L’histoire contemporaine du Venezuela est indissolublement liée au nom d’Hugo Chavez et à la « révolution bolivarienne » (en référence à Simon Bolivar, le héros de la lutte contre le colonialisme espagnol). Moins de deux décennies après la chute de l’URSS, alors que les cris de victoire des propagandistes du capitalisme résonnaient encore, Chavez remit le socialisme à l’ordre du jour dans le mouvement ouvrier international. Pendant près de 20 ans, les masses vénézuéliennes se sont mobilisées à maintes reprises pour repousser les offensives réactionnaires de l’oligarchie et de ses alliés impérialistes. Aujourd’hui, l’héritage du mouvement bolivarien est piétiné par Maduro et la clique bureaucratique à la tête du pays, tandis que l’impérialisme américain menace de faire disparaître les dernières traces de la révolution bolivarienne.

1989, le Caracazo

Bien que Chavez ait été élu en 1998, on peut dater à 1989 le début du processus révolutionnaire au Venezuela. Cette année-là, un mouvement de masse, le Caracazo, éclate contre le président Perez, qui vient d’annoncer un ensemble de mesures ultra-austéritaires, dictées par le FMI. Dans les décennies précédentes, le Venezuela avait bénéficié de conditions économiques prospères grâce à son industrie pétrolière florissante, mais la situation se dégrade fortement avec le choc pétrolier des années 70. Le PIB chute de 20 % au cours des années 80. Pour rétablir l’économie et défendre les profits de l’oligarchie et des impérialistes, Perez annonce une vague de privatisations, la dévaluation de la monnaie, et la fin des subventions étatiques sur des produits de première nécessité qui mènent à des augmentations massives de prix – jusqu’à 30 % pour les transports du jour au lendemain ! Cette annonce provoque des manifestations spontanées et des émeutes, qui sont réprimées dans le sang. L’armée tire dans la foule, tuant entre 300 et 3000 personnes.

Chavez, alors jeune officier, est profondément choqué par la répression et en tire des conclusions radicales. Le Mouvement révolutionnaire bolivarien 200 (MBR-200), qu’il a fondé quelques années plus tôt, reflète les aspirations révolutionnaires d’une couche de jeunes officiers et soldats, surtout après la terrible répression de 1989. C’est à la tête de ce mouvement que Chavez tente un coup d’Etat le 4 février 1992. C’est un échec. Il est arrêté, mais son refus de renier son programme le rend très populaire. En prison, il poursuit son activité politique. La pression des masses pousse finalement à ce qu’il soit libéré au bout de 2 ans.

L’élection présidentielle de 1998

Chavez lance alors le Mouvement Cinquième République (MVR), autour de sa candidature à la prochaine élection présidentielle. Il remporte largement les élections de décembre 1998 avec 56 % des voix, malgré la candidature unitaire que lui oppose la classe dirigeante.

Après une large consultation publique, une nouvelle constitution est adoptée par référendum le 20 décembre 1999, avec 71,78 % des voix. Entre autres mesures progressistes, cette « constitution bolivarienne » élargit les mécanismes de démocratie directe, introduisant par exemple des « référendums révocatoires » qui permettent de renvoyer le président avant la fin de son mandat. Le pays est renommé « République bolivarienne du Venezuela ». Tous ces changements restent dans le cadre de la démocratie bourgeoise, mais ce processus stimule l’intérêt et l’initiative des masses.

Chavez est réélu en juillet 2000 avec 59,76 % des suffrages. Fort de ce soutien populaire, il promulgue une série de lois et décrets en 2001, notamment une importante réforme agraire. Il renforce également le contrôle de l’Etat sur l’entreprise nationale pétrolière, la Petróleos de Venezuela SA (PDVSA). Nationalisée en 1976, PDVSA restait pourtant sous le contrôle d’éléments liés à l’oligarchie et à l’impérialisme américain. Sur la base des prix élevés du pétrole, sa reprise en main par l’Etat durant le premier mandat de Chavez permet de financer les programmes sociaux des années suivantes.

Le coup d’Etat de 2002

C’en est trop pour l’oligarchie, qui organise un coup d’Etat avec l’appui des Etats-Unis. Le 11 avril 2002, Chavez est enlevé et emprisonné dans un lieu tenu secret. Les ministres bolivariens s’enfuient ou passent dans la clandestinité. Un nouveau gouvernement est mis en place et commence immédiatement à démanteler toutes les réformes de Chavez. L’oligarchie jubile tandis que les médias internationaux célèbrent sa victoire.

Mais contrairement aux dizaines de coups d’Etat fomentés jusque-là avec l’aide des Etats-Unis contre des gouvernements progressistes en Amérique latine, celui-ci est balayé par la mobilisation révolutionnaire des masses ! Ce processus est superbement retranscrit dans le film documentaire La révolution ne sera pas télévisée. Les masses descendent dans les rues, refusant de croire au mensonge propagé par le nouveau gouvernement, selon lequel Chavez aurait démissionné. « C’est notre président, nous l’avons élu. S’il a vraiment démissionné, qu’il nous le dise lui-même ! » – telle est la logique que défendent les centaines de milliers de Vénézuéliens des quartiers pauvres de Caracas qui descendent dans les rues pour exiger le retour de Chavez. En à peine 48 heures, le coup d’Etat est repoussé et Chavez, libéré, revient au pouvoir.

A ce moment-là, les conditions étaient réunies pour porter le coup de grâce au capitalisme vénézuélien. Chavez aurait pu canaliser l’élan révolutionnaire des masses et mener la révolution à son terme. Mais il appelle au contraire à nouer un compromis avec l’opposition.

Cette attitude conciliatrice est une grave erreur. Bien qu’ayant essuyé un sérieux revers, l’opposition ne désarme pas et tente maintenant de saper toute l’économie du pays. En décembre 2002, l’oligarchie déclenche un lock-out patronal de l’industrie pétrolière. Les ingénieurs, gestionnaires et administrateurs cessent le travail. La production de pétrole, dont le Venezuela dépend presque exclusivement, chute drastiquement et des milliards de dollars de revenus sont perdus. Cette situation commence à provoquer des pénuries de produits de première nécessité. La classe dirigeante et les impérialistes espèrent semer suffisamment de chaos pour faire s’effondrer le régime.

Encore une fois, c’est grâce à la mobilisation des masses que l’offensive réactionnaire est repoussée. Les travailleurs de base de l’industrie pétrolière relancent eux-mêmes la production sous contrôle ouvrier. En quelques semaines, ils apprennent à gérer tous les rouages de PDVSA pour remplacer les spécialistes en grève. Interrogé par le New York Times, un travailleur témoigne de l’état d’esprit des masses à ce moment-là : « Nous sommes plus fiers que jamais. Nous avons montré à nos responsables que nous pouvons faire fonctionner cette usine sans eux. » C’est une nouvelle illustration de la façon dont le fouet de la contre-révolution peut stimuler l’initiative révolutionnaire des masses. L’exemple de PDVSA provoque une vague d’occupations d’usines à travers le pays.

A partir de 2003, Chavez lance une série de programmes sociaux, les Misiones. La Misiòn Barrio Adentro permet d’implanter des centres de soins et cliniques dans les quartiers les plus pauvres, avec l’aide de médecins cubains. La Misión Milagro offre des traitements médicaux gratuits pour les pathologies oculaires et permet à des milliers de Vénézuéliens pauvres de se faire opérer de la cataracte. La Misión Guaicaipuro vise à protéger les terres et les droits des peuples autochtones. La Misión Música met en place un programme d’éducation musicale pour les jeunes.

L’ensemble des Misiones débouche sur une nette amélioration des conditions de vie des masses : baisse du taux de mortalité infantile, gratuité du système de santé, abolition de l’illettrisme, etc. Ceci renforce encore la base de soutien dont dispose Chavez dans la population vénézuélienne.

Chavez et le « socialisme du XXIsiècle »

S’appuyant sur l’expérience des masses et sur les multiples tentatives de sabotage de la classe dirigeante, Chavez tire des conclusions de plus en plus révolutionnaires. Le 30 janvier 2005, lors de la session de clôture du Forum Social Mondial de Porto Alegre, au Brésil, Chavez fait un discours dans lequel il déclare le caractère socialiste de la révolution vénézuélienne : « J’en deviens chaque jour plus convaincu, il n’y a plus de doute dans mon esprit, et comme beaucoup d’intellectuels l’ont dit : il est nécessaire de dépasser le capitalisme. Cependant, le capitalisme ne peut pas être dépassé dans le cadre du capitalisme lui-même, mais à travers le socialisme, le véritable socialisme, avec l’égalité et la justice. Je suis convaincu que cela peut se faire de façon démocratique – mais pas avec le genre de démocratie qu’impose Washington. »

Ces déclarations font l’effet d’un tremblement de terre au Venezuela, et à travers le monde. La perspective du socialisme avait alors été abandonnée par tous les dirigeants du mouvement ouvrier international. Les discours anti-impérialistes et anti-capitalistes de Chavez dans les sommets internationaux résonnent à travers les masses du monde entier.

Cela dit, le capitalisme n’est pour autant pas renversé au Venezuela. Chavez n’exproprie pas les bourgeois vénézuéliens et les impérialistes, qui cherchent à reprendre le contrôle direct sur l’Etat par tous les moyens à leur disposition (attaques contre des fonctionnaires chavistes, provocations médiatiques, appels au boycott électoral, référendums révocatoires, etc.). Bien que certaines entreprises aient été nationalisées, la majorité d’entre elles reste dans les mains des capitalistes, qui les utilisent pour saboter la révolution.

En fait, Chavez veut développer l’économie du pays dans l’intérêt de la majorité, mais pense pouvoir le faire petit à petit, dans le cadre d’un système d’« économie mixte ». Mais les bribes d’économie planifiée parasitent le fonctionnement normal du marché et sa relative « régulation » naturelle, sans la remplacer pour autant par une planification centralisée et généralisée. A cela s’ajoute le basculement d’une partie de l’économie privée vers le marché noir, à travers lequel les patrons contournent le contrôle des prix et les régulations imposées par le régime.

Par ailleurs, plutôt que de détruire l’Etat bourgeois, Chavez se contente d’en purger les éléments les plus réactionnaires. Mais comme le soulignait déjà Marx, à propos de la Commune de Paris, « la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre la machine de l’Etat toute prête et de la faire fonctionner pour son propre compte… ». Une nouvelle bureaucratie se consolide progressivement autour de l’appareil d’Etat et freine les initiatives les plus radicales de Chavez.

La bureaucratie bolivarienne

Chavez meurt d’un cancer le 5 mars 2013, à 58 ans, après 14 ans au pouvoir. Sa mort laisse un grand vide politique et marque un basculement dans le processus révolutionnaire. L’aile droite du mouvement bolivarien saisit cette opportunité pour mettre la révolution à l’arrêt.

Les nouvelles élections présidentielles du 14 avril 2013 sont remportées par Nicolas Maduro, le « successeur » de Chavez. Mais cette victoire se fait sur le fil du rasoir, avec 50,6 % des voix seulement. C’est un premier avertissement sérieux pour la révolution.

Maduro prétend poursuivre l’œuvre de Chavez. Mais en réalité, il amorce un processus de contre-révolution, qui s’accélère particulièrement après 2018. Le régime commence à démanteler tout ce qui a été accompli par Chavez : les entreprises nationalisées sont privatisées, les éléments de contrôle ouvrier sont abolis, et toute opposition de gauche est progressivement éliminée.

Malgré ce virage à droite, l’oligarchie et l’impérialisme continuent de comploter contre le gouvernement Maduro. Ils veulent détruire toute trace de la révolution et donner une « leçon » aux travailleurs de toute l’Amérique latine. Le 30 avril 2019, Juan Guaido, un opposant au service de l’impérialisme américain, se proclame président. Il est reconnu comme tel par les Etats-Unis et par l’Union européenne. Mais sa tentative de coup d’Etat échoue lamentablement en quelques jours. Les traditions de résistance anti-impérialiste des masses vénézuéliennes sont encore fortes – mais elles sont de plus en plus minées par la situation économique et sociale désastreuse.

En 2014, lorsque le prix du pétrole s’effondre, passant de plus de 110 $ le baril en juin 2014 à 50 $ en janvier 2015 (et jusqu’à 27 $ en mars 2020), toute illusion quant à la possibilité de construire le « socialisme pétrolier » vole en éclats. Le Venezuela plonge dans une profonde crise économique, aggravée par les sanctions américaines et les sabotages répétés de la classe dirigeante. Depuis 2015, des millions de Vénézuéliens ont fui leur pays pour échapper à la pauvreté.

Leçons de la révolution vénézuélienne

La révolution vénézuélienne montre qu’une révolution peut être un processus très prolongé. Les masses se sont mobilisées pendant plus de deux décennies. Chaque étape décisive de la révolution a montré la force et la puissance de la classe ouvrière.

Au cours de la révolution, Chavez a joué un rôle de catalyseur. Il a suscité et accompagné l’éveil politique des masses qui, en retour, influençaient son action politique. Malgré toutes ses qualités de dirigeant révolutionnaire, Chavez avait un défaut : ce n’était pas un marxiste. Il n’avait pas une conception claire du socialisme et des moyens d’y parvenir. Lors de son dernier discours public, Chavez souligna la nécessité de « changer de direction ». Il se montra alors bien conscient du danger de bureaucratisation et de la nécessité de « [pulvériser] la structure étatique bourgeoise dont nous avons hérité – et qui se reproduit encore à travers les anciennes mauvaises habitudes. » Mais il ne savait pas comment y arriver, et il n’avait pas de parti révolutionnaire sur lequel s’appuyer pour mener la révolution vers la transformation socialiste de la société. C’est une nouvelle confirmation du fait qu’une telle direction révolutionnaire, consciente de ses tâches, ne peut pas être improvisée dans le feu de la révolution. Elle doit être construite à l’avance.

Une révolution ne peut durer éternellement. A un moment ou un autre, l’énergie des masses finit par s’épuiser. Après la mort de Chavez, l’initiative révolutionnaire des travailleurs a été constamment entravée par la bureaucratie, semant confusion et démoralisation.

Aujourd’hui, les dernières conquêtes de la révolution sont menacées par un ennemi extérieur. Derrière les déclarations hypocrites de Biden et Trump sur l’absence de démocratie au Venezuela se cachent les intérêts impérialistes des Etats-Unis dans la région, et ceux de l’oligarchie qui rêve de piller le pays sans retenue. C’est pourquoi nous disons « A bas l’agression impérialiste américaine ! Pas touche au Venezuela ! ». C’est aux masses vénézuéliennes que revient la tâche de renverser Maduro – et à elles seules. Une victoire de l’impérialisme américain serait une catastrophe pour les masses vénézuéliennes, et représenterait une sérieuse défaite pour les travailleurs du monde entier.

Le devoir de tout révolutionnaire est de défendre la révolution vénézuélienne contre ses ennemis – au premier titre desquels figure l’impérialisme américain. Il nous faut étudier sérieusement l’histoire de cette révolution pour en tirer toutes les leçons pour les luttes à venir.

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