Moins de deux mois après l’agression américaine contre le Venezuela, une gigantesque armada américaine – dont deux porte-avions nucléaires et plus de 200 avions de combat – est rassemblée au Moyen-Orient, prête à frapper l’Iran et à semer le chaos dans toute la région.
En agitant la menace d’une campagne de bombardements, Donald Trump espère contraindre l’Iran à renoncer à son programme nucléaire. Le secrétaire d’Etat Marco Rubio a aussi exigé le démantèlement de l’arsenal de missiles balistiques dont dispose l’Iran. Cela revient à demander à Téhéran de renoncer à tout moyen de défense, alors que le pays a été attaqué il y a moins d’un an par Israël et les Etats-Unis – et qu’il est soumis à la menace d’une nouvelle agression !
Que veut Trump ?
Ces événements doivent être placés dans le contexte du déclin relatif de l’impérialisme américain. Les Etats-Unis restent la première puissance mondiale, mais la Chine, et dans une moindre mesure la Russie, contestent leur domination dans des régions entières du globe.
L’impérialisme américain veut donc concentrer ses forces pour restaurer sa domination sur le continent américain, qui est une priorité du point de vue de ses intérêts. Comme le soulignait le document de « Stratégie de sécurité nationale » publié par le Département d’Etat américain, en novembre, cela suppose de se désengager d’Europe, mais aussi du Moyen-Orient. Or, dans la configuration actuelle, un retrait américain laisserait dans cette région un vide dont pourraient profiter ses rivaux, à commencer par la Chine.
Par ailleurs, l’affaiblissement relatif de Washington signifie que certains de ses alliés ont davantage de marges de manœuvres pour défendre leurs propres intérêts de puissances régionales. Ainsi, l’Arabie Saoudite et les Emirats Arabes Unis – deux alliés des Etats-Unis – se mènent une guerre par procuration sur un théâtre gigantesque qui va du Yémen à la Libye, sans que Washington ne parvienne à les en empêcher.
En frappant l’Iran qui, depuis des décennies, résiste aux tentatives de subjugation de l’impérialisme américain, Washington espère sans doute envoyer un signal à toute la région : « même si nous partons, nous pouvons revenir en force ! ».
Cette offensive correspond aussi aux intérêts de la classe dirigeante israélienne. Israël est la seule puissance nucléaire du Moyen-Orient. Mais les capacités militaires de l’Iran se sont énormément renforcées au cours des dernières décennies, comme l’a montré sa riposte à l’agression israélienne de juin dernier : des dizaines de missiles iraniens ont franchi les défenses israéliennes. Cela signifie que l’arme nucléaire est le dernier véritable avantage qualitatif dont dispose Israël vis-à-vis des autres puissances de la région. Les dirigeants israéliens ne peuvent pas laisser l’Iran développer un programme nucléaire. Dans ce contexte, l’aile la plus sioniste de la classe dirigeante américaine exerce de grandes pressions sur Donald Trump pour qu’il attaque l’Iran.
Cette nouvelle offensive impérialiste a aussi des motivations domestiques. La popularité de Trump est en chute libre, principalement du fait de l’inflation et du marasme économique dans lequel se débattent un grand nombre de travailleurs américains. A cela s’ajoutent le scandale Epstein et les attaques de l’ICE contre les immigrés. Les meurtres de Renee Good et Alex Pretti ont suscité une énorme colère. La grève générale de Minneapolis a fait planer le spectre d’une explosion de la lutte des classes aux Etats-Unis. Dans ce contexte, Trump espère qu’un succès militaire ou diplomatique contre l’Iran lui permettra de distraire l’attention des masses américaines.
Enfin, Trump est sans doute grisé par l’apparent « succès » de l’enlèvement de Maduro, au Venezuela. En un coup bref et « indolore » (pour les Américains), le régime vénézuélien a été contraint à une véritable tutelle coloniale. Trump rêve de rééditer ce coup de poker contre le régime iranien, qui apparaît d’autant plus fragile qu’il a récemment écrasé dans le sang une mobilisation de masse.
Un pari risqué
Cependant, l’Iran dispose d’une armée bien plus puissante et endurcie que celle du Venezuela, d’un énorme arsenal de missiles balistiques et de drones, ainsi que de nombreux alliés dans la région, depuis les milices du Kataeb Hezbollah en Irak jusqu’aux Houthis du Yémen. Au printemps dernier, Donald Trump avait d’ailleurs déclenché une campagne de bombardements aériens contre ces derniers. Incapable de les vaincre, Trump avait dû jeter l’éponge.
Il est difficile d’imaginer comment l’Iran, qui est une force bien plus redoutable que les Houthis, pourrait être mis à terre uniquement par des frappes aériennes. Il est probable que celles-ci ne suffiraient même pas à détruire le programme nucléaire iranien, qui a manifestement survécu aux frappes du mois de juin, contrairement à ce que prétendait alors Donald Trump.
Si le régime des Mollahs est très impopulaire en Iran, les Américains le sont encore plus. L’échec du soulèvement de janvier est dû, en partie, à la méfiance des masses iraniennes – et notamment de la classe ouvrière – face aux manœuvres des impérialistes. Le soutien américain à la dictature du Shah avant 1979, les décennies de sanctions économiques, la destruction de l’Irak en 2003, le soutien des impérialistes aux djihadistes en Syrie, ou encore le génocide des Gazaouis : tout ceci a rendu les masses iraniennes très méfiantes vis-à-vis des promesses venant des puissances occidentales. Une attaque américaine pourrait même renforcer le régime de Téhéran, au lieu de l’affaiblir. Et même dans l’hypothèse où le régime iranien s’effondrerait, cela laisserait un vide énorme dans l’équilibre des forces de la région, ce qui aurait un impact déstabilisateur sur tous les pays voisins, comme ce fut le cas dans le Sahel après la chute de Mouammar Kadhafi, en 2011. Un tel chaos régional ne serait pas à l’avantage des Etats-Unis.
Quel qu’en soit le résultat final, l’impact d’une telle guerre sur l’économie mondiale pourrait être dévastateur. Les Iraniens ont affirmé qu’en cas d’attaque américaine ils fermeraient le détroit d’Ormuz, par lequel transite plus de 30 % du commerce mondial de pétrole. Ils ont les moyens de mettre cette menace à exécution. Un affrontement à grande échelle risquerait aussi de déstabiliser les régimes déjà fragiles d’Arabie Saoudite et de Jordanie. C’est pourquoi la plupart des alliés des Etats-Unis dans la région – à l’exception d’Israël – ont exprimé leur opposition à une nouvelle guerre contre l’Iran. Si les Etats-Unis passaient outre, l’influence de la Chine et de la Russie, qui se présentent comme les championnes de la « stabilité », serait sans doute renforcée au Moyen-Orient.
La perspective d’une guerre contre l’Iran est aussi très impopulaire aux Etats-Unis. D’après une enquête de YouGov, seuls 27 % des américains y sont favorables, alors que 49 % s’y opposent. Après des décennies de guerre en Irak et en Afghanistan, la population américaine est devenue largement hostile aux aventures militaires à l’étranger. Durant sa campagne électorale, Trump se présentait d’ailleurs comme le « candidat de la paix », en opposition aux Démocrates qui menaient en Ukraine une guerre par procuration contre la Russie. Au lieu de redorer son blason aux Etats-Unis, Trump pourrait bien aggraver son impopularité en frappant Téhéran – en particulier si les Iraniens ripostent en frappant les bases américaines au Moyen-Orient et y tuent (ou blessent) des soldats.
Enfin, une guerre contre l’Iran mobiliserait – et donc immobiliserait – des moyens militaires conséquents au Moyen-Orient, au détriment de la tentative de « reconquête » de l’Amérique du Sud menée par Trump. Le déclin relatif des Etats-Unis est tel qu’il serait difficile, même pour la première puissance mondiale, de courir deux lièvres à la fois.
Un fauve vieillissant
Le représentant spécial de Trump, Steve Witkoff, a récemment déclaré que le président américain était « surpris » que les Iraniens n’aient pas déjà « capitulé ». En réalité, ce n’est pas surprenant. Le régime iranien a tiré une leçon des dernières négociations avec Washington, qui avaient débouché sur une attaque surprise israélienne soutenue par les Etats-Unis : on ne peut pas se fier à la parole des Américains. Les dirigeants iraniens ne sont sans doute pas disposés à conclure un « compromis » qui les laisseraient affaiblis et désarmés face aux Américains et aux Israéliens.
Donald Trump s’est placé lui-même dans un dilemme en apparence insoluble : déclencher une guerre contre l’Iran serait un coup de poker extrêmement risqué, même du point de vue des intérêts objectifs de l’impérialisme américain. Mais si Trump n’attaque pas l’Iran et que Téhéran obtient un accord lui permettant de préserver son programme nucléaire, même sous une forme limitée, ce coup de bluff raté serait dévastateur pour le prestige des Etats-Unis.
L’impérialisme américain est comme un fauve vieillissant : sa faiblesse ne le rend pas moins dangereux. Pour défendre ses sphères d’influence et les profits qu’elles génèrent pour sa classe dirigeante, il sème le chaos et la désolation dans une région du monde après l’autre. Seule la révolution socialiste mettra fin à ses crimes innombrables !

