Le musée du Louvre consacre une remarquable exposition au peintre Jacques-Louis David (1748-1825) à l’occasion du bicentenaire de sa mort. La scénographie tout en jeux d’ombres et de lumières souligne l’immensité de ses toiles et la grandeur de leurs sujets.
Né dans une famille instruite de marchands parisiens, David apprit le dessin auprès des peintres de la Cour. La mode était alors au style rococo de l’école de François Boucher, dont les scènes galantes, les tons pastels et les luxueux ornements reflétaient la vie oisive de l’aristocratie. Parmi les personnages éthérés des tableaux de Boucher, « vous n’en trouverez pas un que vous puissiez employer à quelque action réelle de la vie, [...] à lire, à écrire, à tailler du chanvre », raillait le philosophe Diderot. [1]
Le jeune David rompit bientôt avec cette esthétique décadente. Il entreprit de « régénérer les arts » en s’inspirant de l’Antiquité et de ses vertueux héros. Dédaignant les seigneurs, les courtisanes et les angelots, il représenta les frères Horaces prêtant serment de défendre leur cité, Socrate condamné à mort rassurant ses disciples, ou encore le général Bélisaire dont la légende faisait une victime de l’arbitraire des empereurs byzantins. En 1789, il peignit Brutus, l’inflexible fondateur de la république romaine qui fit exécuter ses fils monarchistes.

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Le Serment du Jeu de paume
Dans la Révolution française, David reconnut un héroïsme à la hauteur de ses idéaux. Les artisans des faubourgs conquérant la Bastille, les femmes du peuple de Paris prenant le roi en otage et les paysans assaillant les châteaux féodaux annonçaient une ère nouvelle. Pressés par l’initiative des masses, les députés bourgeois du tiers état se constituèrent en Assemblée nationale et proclamèrent l’égalité des hommes. Les nobles furent dépouillés de leurs privilèges. Louis XVI perdit son pouvoir absolu. [2]
Beaucoup de révolutionnaires crurent alors leur tâche accomplie. Lors de la Fête de la Fédération, le 14 juillet 1790, il célébrèrent la concorde du peuple français, c’est-à-dire la réconciliation des classes sociales autour d’une nouvelle Constitution. David fut chargé de représenter le Serment du Jeu de paume, acte fondateur du nouveau régime et de l’unité de la nation. Installant son atelier à deux pas de l’Assemblée, il y fit poser les protagonistes du Serment et esquissa sa composition sur une toile monumentale.
Mais tandis que le pinceau de l’artiste exaltait l’unité des Français, l’opposition des intérêts de la grande bourgeoisie et des masses populaires se dessinait toujours plus nettement. Seuls les plus riches avaient profité de l’abolition des privilèges : la liberté du commerce et le droit à la propriété privée leur permirent de remplacer le régime féodal par l’exploitation capitaliste. Complotant avec le roi pour rétablir un ordre propice aux affaires, ils finirent par attiser une nouvelle flambée révolutionnaire. En 1792, les masses prirent le palais des Tuileries et imposèrent la République. La guerre civile reprit – et le tableau de David resta inachevé.
De La Mort de Marat au règne de Bonaparte
La vie politique se polarisa dès lors entre les représentants de la grande bourgeoisie (les Girondins) et ceux qui s’appuyaient sur les masses plébéiennes (les Jacobins). Elu député, David se lia à Jean-Paul Marat, figure de l’aile gauche de la Révolution. En juin 1793, le petit peuple de Paris se souleva contre la dictature des riches et destitua les députés girondins. En représailles, l’aristocrate Charlotte Corday s’introduisit chez Marat et l’assassina dans son bain. Bouleversé, David fit de l’agonie du tribun un chef-d’œuvre et lui organisa de somptueuses funérailles.
Face à la menace de la réaction, les Jacobins guidés par Robespierre mirent la Terreur à l’ordre du jour. Aiguillonnés par les travailleurs des faubourgs, ils réprimèrent les partisans de l’Ancien régime et prirent des mesures sociales audacieuses, outrepassant parfois le cadre bourgeois de leur révolution. La République fut sauvée, mais la situation devint rapidement intenable. Les Jacobins refusant de rompre avec la propriété privée finirent par se couper de leur base la plus radicale, où grondaient déjà de premières aspirations communistes. Privé de l’appui des masses, Robespierre fut renversé et guillotiné fin juillet 1794. La bourgeoisie reprit le contrôle et exerça sa propre terreur, sous le régime du Directoire.
Emprisonné pour son soutien à Robespierre et sa participation à la Terreur, David n’échappa à la mort qu’en reniant ses idéaux : « Je savais bien que nous n’étions pas assez vertueux pour être républicains ». Son utopisme jacobin s’était brisé sur les limites de la révolution bourgeoise. A sa libération, il peignit Les Sabines arrêtant le combat entre les Romains et les Sabins, mobilisant une légende antique pour appeler à la paix sociale. Comme la guerre fratricide des peuples romain et sabin, la lutte des classes en France était arrivée dans une impasse. Le capitalisme naissant avait besoin d’une Sabine : ce fut Napoléon Bonaparte. [3] David, qui avait magnifié les heures glorieuses de la Révolution, en partagea alors la déchéance. Il devint le peintre officiel de l’Empire napoléonien et perdit son souffle héroïque à force de servilité.
[1] Denis Diderot, Essais sur la peinture, François Buisson 1795, p.169
[2] Pour approfondir, commandez notre livre Révolutions françaises
[3] À ce sujet, lire Napoléon Bonaparte, fossoyeur de la Révolution française sur marxiste.org

