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Les marxistes sont souvent accusés de ne pas s'intéresser à la lutte pour l’émancipation des femmes.

C'est faux, car : 

  1. Les marxistes luttent pour changer radicalement toute la société et améliorer les conditions d’existence de tous, y compris des femmes.
  2. On ne prétend pas attendre la révolution pour lutter pour toute amélioration des conditions de vie des femmes.

On est favorable et on participe à toute lutte concrète, immédiate, pour les droits des femmes et leurs conditions de vie.

Par contre, on dit que seule la révolution socialiste permettra une réelle et durable émancipation des femmes.

Autrement dit, cette émancipation sera impossible, inatteignable, sous le capitalisme.

C'est, au fond, notre divergence majeure avec les divers courants féministes qui rejettent le marxisme et qui pensent qu'on pourra régler ce problème dans le cadre du capitalisme.

J'y reviendrai.

*

L’oppression des femmes prend de nombreuses formes dans le monde.

Quelques exemple (parmi tant d'autres) :

  • Plus d’une 1 femme sur 3 est battue, violée, ou abusée sexuellement au cours de sa vie. Chaque année, en France, 217 000 femmes sont victimes de viols, tentatives de viol et/ou agressions sexuelles.
  • Au Pakistan, une femme victime de viol doit avoir 4 témoins masculins pour pouvoir porter plainte.
  • En France, à temps de travail et poste équivalent, les femmes gagnent 4 % de moins que les hommes. Tous temps de travail confondus, elles gagnent 23,5 % de moins que les hommes.

On pourrait multiplier les exemples.

De manière générale, l'oppression des femmes se manifeste de 1000 façons, au quotidien :

  • Dans l'image publique des femmes, souvent sexualisées (publicités, cinéma, etc.)
  • Dans l'éducation qu'elles reçoivent et les objectifs qu'on leur fixe dès l'enfance : se marier, être douces, belles et dociles, faire des enfants, s'occuper du foyer familial, rendre agréable la vie de leurs maris, etc.

Ces discriminations nourrissent la frustration, et peuvent mener à la dépression, aux troubles alimentaires, etc. 

Elles nourrissent la frustration, mais aussi la colère – une colère immense, qui grandit. Et à un certain stade, cette colère se transforme en lutte (en particulier en période révolutionnaire).

Dans toutes les révolutions, les femmes des classes exploitées jouent un rôle central – et peuvent même se montrer plus énergiques et plus radicales que les hommes.

Un exemple historique, ce sont les ouvrières qui ont commencé la révolution russe de 1917. Elles ont balayé toutes les objections – et, bravant la répression, elles sont descendues dans les rues de Petrograd et elles ont entraîné les hommes avec elles. Quelques jours plus tard, le Tsar abdiquait.

Un autre exemple : la révolution française de 1789. En octobre 1789, ce sont les femmes du peuple qui sont allées chercher le roi à Versailles pour le ramener (l'emprisonner, en fait) à Paris. Avec des revendications économiques (« du pain »), elles ont marché vers la mairie. Puis une autre revendication a commencé à émerger : les femmes demandaient des armes et des munitions pour leurs hommes. Elles cherchaient à les pousser à l’action. Ce faisant, elles sont parvenues à sauver la révolution : elles ont poussé toute la masse des pauvres et des exploités contre les riches et les oppresseurs.

Plus récemment : on a vu les femmes en premières lignes dans les révolutions du printemps arabe, en 2011, ou encore plus récemment dans les mouvements de masse au Soudan, en Iran, etc.

Un dernier exemple, en France : on a vu beaucoup de femmes chez les « gilets jaunes ». Sur les ronds-points et dans les manifs, beaucoup de femmes très pauvres, en temps partiels, de mères divorcées qui galèrent tous les jours, de retraitées, se sont mobilisées.

Il y a une raison objective à l'énergie révolutionnaire des femmes de la classe ouvrière.  Elles sont :

  • Exploitées en tant que travailleuses
  • Opprimées en tant que femme

On peut même dire : « Pas de révolution victorieuse sans mobilisation révolutionnaire des femmes ! »

C'est une loi de l'histoire.  

*

Comme les féministes, nous condamnons l'oppression des femmes. Et nous défendons les droits des femmes.

Mais la première question à se poser, si nous voulons y mettre définitivement fin, c'est : d’où vient cette oppression, historiquement ?

Les féministes critiquent le patriarcat, c'est-à-dire la famille moderne, avec sa soumission de la femme. 

Mais d’où vient cette structure familiale ? 

Friedrich Engels (ami et collaborateur de Karl Marx) y a consacré un livre fondamental : L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat. C’est un livre très riche – il est impossible ici d'entrer dans tous les détails. J'en résume juste l'idée générale. 

L'oppression des femmes n'a pas toujours existé.

Cette oppression apparaît en même temps que l'exploitation de classe et l'Etat (qui eux non plus, n'ont pas toujours existé).

Avant la naissance des classes sociales, les premières sociétés humaines étaient des sociétés de chasseurs-cueilleurs. On parle de « communisme primitif », c'est-à-dire de sociétés sans classe, sans propriété privée des moyens de production, sans Etat – et sans oppression des femmes.

Ce n’était pas le paradis, bien sûr ! La société avait tout juste de quoi survivre.  La production du travail était très faible. Pour survivre, il n’y avait pas d’autre choix que de mettre en commun la misère. Il régnait l’égalité dans la misère.

Les femmes et les hommes étaient organisés au sein de « tribus ». Les femmes étaient surtout en charge des tâches internes à la tribu : éducation, tissage, etc. Les hommes s’occupaient davantage des tâches externes, qui pouvaient les tenir longtemps éloignés de la tribu : chasse, guerre, etc. Les fruits de leur travail étaient mis en commun. 

Ils contribuaient de façon relativement équivalente à la survie du groupe. Leur travail avait la même importance économique. Cette division sexuelle du travail n’était donc pas fondée sur la domination de l’un des sexes sur l’autre. Elle semble avoir été déterminée par les différences biologiques liées à l’enfantement et à l’allaitement, qui rendaient les tâches extérieures plus laborieuses pour les mères, donc pour une majorité de femmes. D’ailleurs, cette division sexuelle du travail n’était pas absolue. Par exemple, certaines femmes participaient à la chasse.

Dans ces sociétés, il n’y avait pas de monogamie. Les mariages se faisaient « par groupes ». Les femmes pouvaient avoir des relations sexuelles avec plusieurs hommes – et les hommes avec plusieurs femmes.

Par conséquent, on ne pouvait connaître que la mère de l'enfant. Donc lorsqu’un homme mourait, ses outils étaient légués à la tribu de sa mère (la seule descendance connue).

Mais comme la société était très pauvre, la question de « l'héritage », de la captation et de la transmission de richesses « privées », n'était pratiquement pas posée. Il n'y avait pratiquement pas de richesses « privées ».

Cette question ne commence à se poser que lorsque le développement de la productivité du travail (avec l’agriculture et l’élevage, en particulier) a permis de dégager un « surplus », il y a environ 12 000 ans. C’est la révolution néolithique.

Le « surplus » est la base matérielle de l'exploitation de classe, de la naissance de l’Etat et de l’oppression des femmes.

D’une part, parce qu’une partie de la société (la majorité) travaille pour l'autre partie (la minorité), qui ne travaille pas, l’Etat apparaît comme force coercitive pour assurer le pouvoir de la minorité (la classe dirigeante) sur la majorité.

D’autre part, l’élevage et l’agriculture ont marqué une évolution dans les activités masculines. Si les femmes pouvaient profiter des bénéfices engendrés par le développement des forces productives, elles étaient de fait exclues de ces nouvelles formes de production et d’échange de richesses. Les tâches internes (ou « domestiques ») ne leur permettaient plus de contribuer équitablement à la survie de la communauté.

Comme je l’ai dit, le « surplus » et la « propriété privée » ont posé la question de l'héritage. Les hommes ont besoin de transmettre leurs richesses privées à leur descendance, plutôt que leur lignée maternelle. Et pour garantir la paternité, ils ont imposé la monogamie aux femmes, qui furent cloîtrées dans le foyer familial et confinées à des tâches domestiques.

Dès lors, la femme devient un « sous-homme », écartée de la production, soumise aux lois des hommes, sévèrement punie en cas d’adultère, etc.

J'ai résumé très rapidement ce processus. En réalité, ce fut un processus complexe avec toutes sortes d'étapes intermédiaires, sur une longue période historique.

Mais l'essentiel à comprendre, c’est que l'oppression des femmes apparaît en même temps que la propriété privée et l'exploitation de classe – et en lien direct avec eux.

Elle a une base matérielle. 

Et nous, marxistes, on veut supprimer cette base matérielle – non pas en revenant au communisme primitif, mais en réalisant le communisme moderne.

*

Il est vrai qu’avec le développement du capitalisme, les femmes ne sont plus systématiquement cantonnées à la sphère domestique. Aujourd’hui, une grande majorité d’entre elles travaillent. En France et dans de nombreux pays, « l’égalité juridique » existe, ouvrant la possibilité d’une indépendance relative. 

Mais la société reste toujours inégalitaire. Il y a un fossé entre l’égalité juridique (formelle) et l’égalité réelle.

Les femmes gagnent moins que les hommes, à travail égal. Est-ce qu’elles sont moins efficaces ? Est-ce qu’elles créent moins de valeur ? Non ! Mais elles ont plus souvent un travail à temps partiel, un contrat précaire. Les métiers dits « féminisés », comme infirmières ou secrétaires, ont tendance à être moins bien rémunérés.

Les femmes sont reléguées aux tâches non rémunérées au sein du couple, aux tâches domestiques (le ménage, les soins, l’éducation, la paperasse, la crèche etc.). Pour les femmes travailleuses, cela représente une double journée de travail (au bureau/usine + à la maison).

Même dans les couples qui s'efforcent d'être « égalitaires », les hommes auront tendance à plus travailler, la femme à sacrifier sa carrière pour les enfants, etc. C’est un choix « pragmatique » lié à l’écart de salaires dans le couple, au bénéfice des hommes.

Tout cela éloigne les femmes d’une participation égale aux hommes dans la société : en politique, dans le syndicalisme, dans la vie culturelle, etc.

Comment régler ce problème ? Comment abolir la double journée de travail des femmes ?  Par deux leviers :

  1. Grâce au développement massif d'infrastructures publiques : crèches, laveries, cantines, etc – bref, en socialisant les tâches domestiques. Actuellement, il y a un cruel manque d’infrastructures pour faire assurer ce travail par la société : manque de crèches, d'écoles, de cantines, d'hôpitaux…
  2. En réduisant massivement le temps de travail hebdomadaire des hommes et des femmes. Alors les deux pourront plus librement organiser leur vie familiale, profiter de leurs enfants, tout en participant à la vie publique, etc.

On voit bien la contradiction entre le capitalisme et ces deux « leviers » de l'émancipation des femmes :

  1. La classe capitaliste ne veut pas développer les services publics, mais au contraire les détruire, les privatiser, etc.
  2. La classe capitaliste ne veut pas réduire le temps de travail, mais au contraire l'allonger, etc.

Dans les deux cas, c'est lié à la course aux profits, le moteur du capitalisme.

C'est pour cela qu'on dit que l'émancipation des femmes sera impossible sous le capitalisme.

Aujourd’hui, on assiste même à de violentes attaques contre les droits des femmes, comme par exemple aux Etats-Unis, où le droit à l’avortement a été remis en question en 2022. 

C’est un symptôme de la profonde crise du capitalisme, qui affecte de façon disproportionnée les femmes de la classe ouvrière. Depuis la crise économique de 2008, tous les gouvernements appliquent l'austérité. Avec moins de crèches, moins d’hôpitaux, moins d’aides sociales, les femmes doivent assumer une plus grande part de travail domestique.

*

Encore une fois, cela ne veut pas dire qu'on ne doit pas lutter maintenant contre l'oppression des femmes. Dès maintenant, on doit réclamer des investissements massifs dans les services sociaux, la santé, les centres d’accueil ; un accès gratuit à la contraception et à l’IVG ; le financement massif et l’amélioration de la prise en charge des victimes des violences domestiques et sexuelles ; etc.

Mais par contre, il ne faut pas lutter n'importe comment.

Il faut lier cette lutte à la lutte de toute la classe exploitée (hommes + femmes) contre le capitalisme.

C'est pour cela qu'on rejette les féminismes bourgeois et petit-bourgeois qui disent : « toutes les femmes doivent s'organiser entre elles pour imposer l'égalité aux hommes, etc. »

L'ouvrière a beaucoup plus en commun avec l'ouvrier qu'avec la bourgeoise.

Trop souvent, les féministes tendent à diviser la classe ouvrière, à opposer les travailleurs aux travailleuses (pour le plus grand plaisir des capitalistes), alors qu'il faut au contraire les unir contre l'ennemi commun : la classe dirigeante.

Un exemple tout simple : la lutte pour que les salaires des femmes soient alignés sur celui des hommes. Est-ce la lutte des seules femmes ? Non ! Cette lutte sera d’autant plus efficace si toute la classe ouvrière se mobilise (hommes et femmes). D'ailleurs, les hommes (travailleurs) y ont intérêt, car les capitalistes utilisent les femmes pour faire concurrence aux hommes, sur le marché du travail. Cette lutte bénéficiera aux salaires de tous.

La classe capitaliste cherche constamment à diviser les travailleurs, suivant des lignes religieuses, ethniques, sexuelles, etc. On ne doit pas tomber dans le panneau !

Par exemple, on a vu des féministes bourgeoises en campagne contre le port du voile, exigeant des mesures de l'Etat comme l’interdiction du port du voile. Nous sommes contre. C'est totalement hypocrite. Au nom de la « liberté de la femme », c'est une attaque contre les musulmans – donc une façon de diviser les travailleurs musulmans et non-musulmans.

Aux tentatives de division, nous devons répondre par l'unité de la classe ouvrière. Chaque fois qu’une section de la classe ouvrière est attaquée, le mouvement ouvrier doit se mobiliser massivement en solidarité, selon le principe « une attaque contre un est une attaque contre tous ! »

C'est d'ailleurs dans la lutte commune que nombre de préjugés sexistes peuvent être rapidement balayés. C’est par exemple ce qu’on a pu observer pendant le printemps arabe – et en particulier, la révolution égyptienne, en 2011. Les femmes étaient au cœur des luttes, participant activement aux manifestations, faisant face à la répression aux côtés des hommes. Cela a eu un effet radical de transformer la perception des hommes par rapport aux femmes.

*

L’émancipation des femmes est une question complexe. Cet exposé ne peut que jeter les bases de cette question.

Je finirai par ceci : en garantissant un emploi pour tous, un accès égal aux services de santé et d'éducation, le développement de chaque individu à la hauteur de son plein potentiel, le socialisme permettra de poser les bases matérielles pour mettre fin à l'oppression des femmes, et à toutes les autres formes d'oppression. 

Mais si la révolution socialiste va poser les bases matérielles de l'émancipation des femmes, ce ne sera pas automatique. 

Le patriarcat – ou sa forme moderne, la famille bourgeoise – n’est pas une simple norme ou une construction culturelle dont on pourrait simplement décréter l’abolition. L'oppression des femmes date de milliers d'années, et elle est donc enracinée dans la psyché humaine (des hommes et des femmes).

Mais ce n’est qu’avec le renversement du capitalisme que la famille bourgeoise pourra commencer à se désagréger, et laisser place à de nouvelles formes d’organisation familiale, produits d’une société sans classe et exempte de toute relation de domination de l’homme sur la femme – et de l’homme sur l’homme en général.

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