Le 13 février, le Syndicat des Travailleurs du Jeu Vidéo (STJV) a organisé la première « grève générale » du secteur. Nous avons interviewé Thomas Rodriguez, travailleur chez Quantic Dream et syndiqué au STJV, au sujet de la crise du secteur du jeu vidéo et de la mobilisation des salariés.
Peux-tu te présenter et présenter le STJV ?
Je travaille comme développeur logiciel chez le développeur de jeux vidéo Quantic Dream. Je me suis syndiqué au STJV en avril 2023, suite au mouvement contre la réforme des retraites. Depuis novembre 2023, je suis élu au Comité social et économique (CSE) de ma boîte.
Le STJV est un jeune syndicat, né en 2017. C’est le premier syndicat du jeu vidéo en France. Il défend tous les travailleurs de cette industrie, en organisant des grèves, mais aussi en faisant un travail quotidien de défense juridique et d’éducation aux droits des salariés.
Peux-tu nous parler de la crise du secteur ?
Le secteur du jeu vidéo est colossal, il a connu une forte croissance, mais il est entré en crise. Cette crise s’explique par une surproduction massive après les confinements de 2020, ainsi que par une mauvaise gestion des patrons. En fait, ils ne peuvent pas diriger correctement une boîte de jeu vidéo, car leur objectif est avant tout de faire du profit.
Au niveau mondial, il y a une vague massive de licenciements dans le secteur : plus de 14 000 suppressions de postes. En France, il y a aussi des licenciements, mais la crise se manifeste surtout par une détérioration des conditions de travail, ce qui pèse sur la santé physique et mentale des salariés. Chez Quantic Dream, la moitié des employés déclarent être très fatigués ou stressés au moins une fois par semaine.
Qu’est-ce qui a motivé la grève du 13 février ? Et comment s’est-elle passée ?
Suite à plusieurs grèves menées en 2024, par exemple chez Spiders, nous avons eu la confirmation que le rapport de force est beaucoup plus efficace que le « dialogue social ». Nous voulions frapper fort pour mettre en avant nos principales revendications : maintien des emplois, transparence des entreprises sur leurs finances, réorganisation et réduction du temps de travail et participation directe des travailleurs aux prises de décision dans leur entreprise. Dès l’automne 2024, nous avons donc préparé cette grève générale de tous les travailleurs du jeu vidéo à l’échelle nationale. C’était une première mondiale.
Le bilan de la grève est extrêmement positif. A l’échelle nationale, on a compté 2000 grévistes (sur une industrie qui emploie 10 000 personnes) et plus d’un millier de participants aux rassemblements. La coordination nationale était un succès et il y a eu un écho international avec, par exemple, une grève à Barcelone chez Ubisoft. Notre grève a été relayée par des organisations du mouvement ouvrier, notamment la France insoumise. Plusieurs syndicats ont posté des messages de solidarité en France, mais aussi à l’étranger, via la Game Workers Coalition, un réseau international d’organisations de travailleurs et de syndicats du jeu vidéo. Enfin, nous avons battu tous les records avec la caisse de grève alimentée par des achats solidaires de jeux vidéo : près de 50 000 euros ont été récoltés !
Quelles sont les perspectives pour la suite ?
Cette grève a montré aux patrons que les travailleurs du jeu vidéo étaient capables de se mobiliser à grande échelle. Nous avons pu nous rassembler entre camarades ayant les mêmes intérêts, et cela nous a permis de construire de nouvelles sections : nous en avons maintenant 26 dans le pays ! Nous réfléchissons à comment nous appuyer sur le succès de la grève pour peser au mieux dans les luttes actuelles. Chez Don’t Nod, la grève a par exemple galvanisé la lutte face à un plan social et a permis d’obtenir, fin février, un meilleur accord.
Quelle est l’orientation politique du STJV, au-delà de la défense des conditions de travail des salariés du secteur ?
La politique du STJV s’inscrit dans un projet plus large de changement de la société et de rupture avec le capitalisme, car ce système entrave le progrès humain. Nous souhaitons sortir le secteur du jeu vidéo des griffes du marché, et permettre à celles et ceux qui y travaillent d’avoir leur mot à dire.
Dans notre secteur comme dans les autres, tout est fait dans l’intérêt des patrons, jamais dans celui des travailleurs. On a par exemple le Crédit d’Impôt Jeu Vidéo (CIJV), distribué par le Centre national du cinéma et de l’image animée (CNC), sur un fonctionnement similaire au secteur du cinéma. Le problème est qu’il finance de manière disproportionnée les grosses entreprises, comme Ubisoft, et personne n’évalue si elles respectent la « législation sociale », comme c’est pourtant stipulé. En plus, le patronat refuse d’être taxé sur les ventes, comme c’est le cas pour le cinéma. C’est un scandale ! On souhaite généraliser la syndicalisation du secteur, pour lutter contre le fait que la « démocratie » s’arrête aux portes de nos entreprises.