Par David Wilson — https://www.flickr.com/photos/davidwilson1949/6056934707/in/photolist-5coszA-aeenEK-2CqzzK-8QZ5mo, CC BY 2.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=98841262

Des millions de personnes se sont mobilisées contre le gouvernement américain durant la guerre du Vietnam. Ce mouvement a été un point de cristallisation de toutes les revendications des opprimés. Il était alors possible de bâtir un puissant parti révolutionnaire défiant l’impérialisme américain depuis le « ventre de la bête ». Dans cet article, Tom Trottier explique comment le mouvement contre la guerre du Vietnam s’est développé et comment cette opportunité historique a été manquée.


 Après la Seconde Guerre mondiale, l’impérialisme américain était une gigantesque puissance économique et militaire, un « colosse » sans précédent. Jamais un pays impérialiste n’avait concentré autant de richesses et de puissance militaire, dont la bombe atomique. L’armée américaine proclamait fièrement qu’elle n’avait jamais perdu une guerre. Puis vint la guerre du Vietnam.

Pour maintenir sa domination impérialiste, le gouvernement américain jeta tout ce qu’il pouvait contre les Vietnamiens. Il ne parvint pas à briser leur combativité, mais provoqua un mouvement massif d’opposition à la guerre. Le développement du conflit suscita une radicalisation de grande ampleur qui mina la stabilité du capitalisme américain.

A son apogée, le mouvement contre la guerre mobilisa des millions des personnes et cristallisa toutes les luttes des masses. C’était une immense opportunité de construire un grand parti communiste, capable d’unir toutes ces luttes et de les doter d’une direction révolutionnaire. Malheureusement, ce potentiel ne se réalisa pas.

Aujourd’hui, alors que l’impérialisme suscite une hostilité croissante, les révolutionnaires doivent étudier attentivement cette expérience pour en tirer toutes les leçons.

Endiguement

La Seconde Guerre mondiale consolida la position des Etats-Unis comme puissance impérialiste dominante. Au même moment, l’Union Soviétique – qui avait vaincu l’Allemagne nazie – acquit le statut de puissance mondiale. Combiné à l’instauration de régimes staliniens en Europe orientale, ceci renforça l’autorité du stalinisme dans la plus grande partie du monde.

Aux quatre coins du globe, la guerre mit aussi des révolutions coloniales à l’ordre du jour. Les partis communistes staliniens étaient susceptibles d’y jouer un rôle dirigeant. L’impérialisme américain tenta de mettre en œuvre une politique d’« endiguement », qui visait à vaincre les révolutions coloniales et à empêcher ou, au moins, à contenir l’expansion du stalinisme. Mais l’épuisement des troupes américaines, au sortir de la guerre, était tel que les impérialistes ne purent intervenir directement pendant plusieurs années.

Après la défaite de l’impérialisme japonais, la France tenta de reprendre le contrôle de ses colonies indochinoises. Elle reçut l’appui des Etats-Unis. Suite à la révolution chinoise de 1949 et à l’éclatement de la guerre de Corée (1950-1953), la classe dirigeante américaine commença à parler d’une « théorie des dominos », d’après laquelle, si le capitalisme était renversé dans un pays, ses voisins suivraient rapidement. Les Etats-Unis étaient donc déterminés à renforcer le capitalisme au Vietnam, qu’ils considéraient comme un pays clé dans la défense de leurs intérêts dans la région.

De 1945 à 1954, le peuple vietnamien, sous la direction du stalinien Hô Chi Minh, affronta victorieusement les Français dans une lutte qui culmina lors de la bataille de Diên Biên Phu. Après la défaite française, les Américains entrèrent en scène et appuyèrent la création d’un Etat du « Sud-Vietnam ». En conséquence, une nouvelle guerre de libération nationale éclata contre l’impérialisme américain et son régime fantoche du Sud.

La profonde corruption du gouvernement du Sud-Vietnam posait un dilemme aux impérialistes américains : soit ils abandonnaient le Vietnam et laissaient le capitalisme y être renversé, soit ils envoyaient l’armée américaine combattre les forces de libération. Mais leur tentative de renforcer le capitalisme à l’étranger a fini par déstabiliser leur système aux Etats-Unis même, à travers le développement d’un mouvement massif d’opposition à la guerre.

Grondements dans le ventre de la bête

Ce mouvement s’est développé sur la base de processus engagés au cours des précédentes décennies.

Les rapports entre les races ont été profondément bouleversés dans la foulée de la Seconde Guerre mondiale. Après avoir risqué leur vie dans la guerre, de nombreux vétérans noirs ne voulaient plus se résigner à subir les lois ségrégationnistes « Jim Crow », dans le Sud des Etats-Unis.

Dans le Nord, la ségrégation n’était pas aussi explicite que dans le Sud, mais il existait néanmoins une politique délibérée pour séparer les populations dans des quartiers distincts sur la base de la couleur de peau. A ceci s’ajoutaient d’innombrables meurtres racistes qui étaient tolérés par l’appareil d’Etat.

Tout ceci provoqua l’immense mouvement pour les droits civiques des années 1950 et 1960. Les Noirs américains furent profondément radicalisés par cette expérience. La violence policière contre les manifestants n’affaiblit pas le mouvement ; au contraire, elle le renforça et contribua à l’étendre.

Au début des années 1960, le mouvement pour les droits civiques contribua à radicaliser une large couche de la jeunesse. D’après certaines estimations, dès la mi-avril 1960, près de 50 000 étudiants avaient déjà participé à des rassemblements pour les droits civiques. A cela s’ajoutaient l’impact de la révolution cubaine et la pauvreté qui existait toujours dans le pays le plus riche du monde. De nombreux étudiants commencèrent donc à militer politiquement, ce qui marquait une rupture avec la relative stabilité et le conformisme des années 1950.

En 1962, les Etudiants pour une Société Démocratique (« Students for a Democratic Society », SDS) publièrent leur « Déclaration de Port Huron ». S’il critiquait l’anticommunisme officiel et massif, ce document libéral ne remettait pas en cause le système capitaliste. Mais dans le vide politique qui existait alors, les SDS grandirent rapidement.

L’impact de la conscription

Entre 1954 et 1964, l’intervention des Etats-Unis au Vietnam se limita à financer, armer et encadrer le régime fantoche du Sud. Mais lorsqu’il devint évident que l’Etat sud-vietnamien était sur le point de s’effondrer, le soi-disant « incident du Golfe du Tonkin » servit de prétexte à l’augmentation rapide de la présence américaine et à une intervention directe.

Des navires, des bombardiers et des milliers d’hommes furent envoyés au Vietnam. En janvier 1969, il y avait 543 000 soldats américains sur place. Le général William Westmoreland, un vétéran de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre de Corée, dirigea l’intervention de 1964 à 1968.

Plus de 1,8 million d’Américains furent mobilisés durant la guerre. Dans la mesure où les soldats ne restaient au Vietnam que pour une durée limitée, on estime qu’environ 2,7 millions de soldats, Marines et marins américains y furent envoyés à un moment ou un autre.

La conscription joua un rôle important dans l’évolution de la conscience de la jeunesse et dans le développement de l’opposition à la guerre. Sous prétexte de « combattre le communisme », une génération entière de jeunes était intégrée de force dans l’armée américaine, où elle risquait d’être tuée ou estropiée à vie dans les jungles d’Asie du Sud-Est. C’était une épée de Damoclès suspendue au-dessus de millions de jeunes – et de leurs familles.

Les inégalités de classes attisaient la colère contre la conscription, car les règles ne sont jamais les mêmes pour les riches et pour les travailleurs. Les étudiants pouvaient repousser l’appel jusqu’à la fin de leurs études, de sorte qu’un nombre disproportionné de jeunes travailleurs furent mobilisés. Ceux qui bénéficiaient de l’appui d’un médecin pouvaient être exemptés pour raisons « médicales ».

La couleur de peau jouait aussi un rôle. Les Américains non-blancs furent affectés en priorité aux unités combattantes. Les Noirs et les Latinos représentaient une part disproportionnée des morts et des blessés au regard de leur poids démographique.

Ces tensions éclatèrent au grand jour, en 1967, lorsque le célèbre boxeur Muhammad Ali refusa de servir dans l’armée. Arrêté, il lui fut interdit de boxer et fut condamné à cinq ans d’emprisonnement. Il expliqua sa décision dans les termes suivants :

« Pourquoi me demandent-ils de mettre un uniforme et d’aller à 10 000 miles de chez moi pour bombarder et mitrailler des gens à la peau brune, au Vietnam, quand les soi-disant “nègres” de Louisville sont traités comme des chiens et privés des droits humains les plus élémentaires ?

« Je ne vais pas déshonorer ma foi, mon peuple ou moi-même en devenant un outil pour asservir ceux qui luttent pour leur propre liberté, pour l’égalité et la justice. »

Muhammad Ali fut la cible d’une campagne de calomnies dans les médias, mais son geste frappa une corde sensible chez de nombreux jeunes Noirs soumis à la conscription. De nombreux soldats subissaient la discrimination dont Ali parlait ; ils sympathisaient avec la lutte pour les droits civiques et le mouvement contre la guerre. Tous ces facteurs finirent par provoquer des révoltes au sein de l’armée américaine.

L’opposition grandit

En février 1965, l’aviation américaine commença à bombarder des cibles au Nord-Vietnam. Le général Curtis LeMay, qui avait participé au bombardement du Japon pendant la Seconde Guerre mondiale, déclara fièrement que les Etats-Unis pouvaient bombarder le Vietnam jusqu’à le « ramener à l’âge de pierre ». Et en effet, en termes de tonnage de bombes, les Etats-Unis ont lâché plus de projectiles sur le Vietnam que n’en avaient été largués par l’ensemble des belligérants durant la Seconde Guerre mondiale.

Les impérialistes ont déversé un enfer sur le peuple du Vietnam, puis sur ceux du Cambodge et du Laos. Pour la première fois de l’histoire, la guerre était retransmise à la télévision. En regardant ce carnage depuis leurs canapés, de nombreux travailleurs et jeunes américains en vinrent à questionner le sens même de cette guerre.

Les chaînes de télévision capitalistes sont une industrie qui vend de la publicité. Même si elles défendaient un point de vue pro-américain, elles cherchaient à montrer l’horrible réalité de la guerre pour capter une audience plus importante. D’une façon inédite, la télévision, les journaux et les magazines montraient des images horribles et choquantes. Je me rappelle encore que, vers l’âge de 10 ans, je voyais le décompte quotidien des morts au journal télévisé. Tout ceci eut un énorme impact sur la conscience de l’ensemble de la population américaine.

La classe dirigeante disait au peuple américain que la guerre était menée « contre le communisme ». Mais les médias montraient des vieillards et des enfants tués ou blessés, des régions entières soumises à des « tapis de bombes », au largage de napalm ou d’agent orange (un puissant défoliant), et des villages purement et simplement rasés par les troupes américaines.

Beaucoup de gens comprirent la folie que représentait cette guerre lorsqu’il fut rapporté qu’un officier américain avait affirmé, à propos de la bataille de Ben Tre, qu’« il avait fallu détruire la ville pour la sauver ». Le public voyait que les troupes américaines occupaient des territoires, puis les perdaient et les reprenaient à nouveau. A quoi tout cela rimait-il ?

Au fur et à mesure que la guerre s’intensifiait, la mobilisation sur les campus grandissait, elle aussi, notamment via des réunions publiques d’information sur la guerre, les « teach-ins ». Les SDS organisèrent une manifestation contre la guerre à Washington le 17 avril 1965. Entre 15 000 et 25 000 personnes y participèrent : bien plus que les SDS ne l’avaient anticipé.

Les SDS ne furent pas la seule organisation radicale à grandir, mais ils étaient la plus importante en nombre. Plusieurs coalitions pour la paix furent créées pour organiser des manifestations de masses et regrouper de nombreux jeunes récemment politisés.

Avec la croissance du mouvement d’opposition, sa direction se déplaça vers la gauche. Avant la manifestation d’avril 1965 à Washington, le mouvement était dirigé par le « SANE », un groupe libéral anti-communiste. Par la suite, de jeunes radicaux, pacifistes, socialistes et communistes prirent la tête du mouvement.

La guerre traînait en longueur et le déploiement de forces de l’armée américaine augmentait sans cesse. Dialectiquement, son opposé – le mouvement anti-guerre – grandissait aussi. Fin octobre 1967, des manifestations mobilisèrent 300 000 personnes à New York et 50 000 à Washington. On estime que jusqu’à 10 millions de personnes ont participé aux mobilisations durant la guerre.

Le tournant : l’offensive du Têt

Pour l’emporter, l’impérialisme américain avait besoin d’écraser totalement le mouvement de libération nationale. Du côté des Vietnamiens, le simple fait de continuer à combattre représentait une victoire.

Le président Lyndon B. Johnson expliquait que les Américains devaient être patients, que la victoire était à portée de main. Tout au long de l’année 1967, et jusqu’au 30 janvier 1968, le président Johnson, le secrétaire à la Défense McNamara et le général Westmoreland répétaient que les communistes vietnamiens étaient « au bord de la défaite ». Ceci joua en faveur des communistes lorsqu’ils déclenchèrent l’offensive du Têt, le 30 janvier 1968.

Le Têt est le Nouvel An vietnamien. Le choix de cette date prit par surprise les impérialistes américains et le régime sud-vietnamien. L’Armée Populaire du Vietnam (APV, l’armée du Nord-Vietnam) et les unités de guérilla dirigées par le Front National de Libération (FNL) attaquèrent simultanément près d’une centaine de villes, de villages et de bases militaires américaines, y compris certains quartiers de la capitale du Sud, Saïgon.

Sur un plan strictement militaire, l’offensive du Têt fut un échec. Au final, 45 000 soldats de l’APV et du FNL furent tués et 7000 autres faits prisonniers. Ils ne purent conserver le contrôle d’aucune zone ciblée par l’offensive. Plus de 14 000 civils furent tués. Quant aux Américains et à leurs alliés sud-vietnamiens, ils subirent plus de 6000 morts et 15 000 blessés.

Mais ces chiffres n’étaient pas le plus important. L’offensive porta à l’impérialisme américain un coup psychologique dévastateur. Ce fut un choc pour les larges couches de la population américaine qui avaient cru à la propagande de Johnson. Par ailleurs, les Vietnamiens combattaient et mouraient pour libérer leur pays du joug de l’impérialisme. De leur côté, pour quelle cause les soldats américains mouraient-ils ?

Après l’offensive du Têt, le général Westmoreland demanda l’envoi de 200 000 soldats supplémentaires, afin de porter l’effectif total à près de 750 000 hommes. Sa demande fuita dans les médias et contribua à convaincre le public que la guerre était ingagnable et que les affirmations du gouvernement – selon lesquelles elle était « presque gagnée » – n’étaient que des mensonges. De nombreux Américains, y compris dans l’armée, commencèrent à comprendre que la grande majorité du peuple vietnamien était favorable aux communistes et hostile aux Etats-Unis et à leurs fantoches. Comprenant que la requête de Westmoreland était profondément impopulaire, le gouvernement la rejeta.

L’offensive du Têt fut le tournant de la guerre et une véritable victoire pour les communistes. Le peuple américain – dont de nombreux soldats – commençait à se méfier du gouvernement. De plus en plus de gens devenaient hostiles à la guerre.

1968 : une année révolutionnaire

Comme 1848, 1968 fut une année de révolutions. L’offensive du Têt eut lieu au début de l’année et montra que le peuple pouvait se dresser pour lutter contre ses maîtres.

En mai, les étudiants français descendaient dans les rues et déclenchaient une grève générale illimitée impliquant 10 millions de travailleurs. En Tchécoslovaquie, le Printemps de Prague jetait dans l’action politique un nombre croissant de travailleurs – avant que les chars soviétiques n’interviennent, en août, pour y mettre un terme. Au Mexique, un mouvement massif des étudiants se développa de juillet à octobre ; il fut écrasé par une violente répression. Au Pakistan, une révolution renversait le dictateur Ayub Khan.

Les Etats-Unis, eux aussi, connurent une phase d’agitation et de révolte. Martin Luther King Jr. était le dirigeant le plus connu du mouvement des droits civiques. Il s’était publiquement opposé à la guerre du Vietnam et aidait à syndiquer des travailleurs dans le cadre de sa « campagne des pauvres ».

King se déclarait favorable à un « socialisme démocratique », ce qui pouvait laisser penser qu’il allait s’attaquer ouvertement au système capitaliste. Il fut assassiné le 4 avril 1968, alors même qu’il était sous la surveillance constante du FBI.

Dès l’annonce de l’assassinat de King, des soulèvements éclatèrent dans plus d’une centaine de villes. Ils furent brutalement réprimés. Moins d’un an plus tôt, des émeutes avaient déjà éclaté pour protester contre le racisme.

L’offensive du Têt provoqua une crise au sein du Parti Démocrate, alors au pouvoir. Le sénateur du Minnesota Eugene McCarthy décida de se présenter contre le président Johnson – sur la base d’une opposition à la guerre – lors de la sélection du candidat démocrate pour les présidentielles de l’automne 1968. La campagne de McCarthy prit son essor après l’offensive du Têt. A la surprise générale, il obtint de bons résultats lors de la primaire du New Hampshire, en février. Ceci encouragea le sénateur Robert F. Kennedy à entrer dans la course, le 16 mars, en se présentant lui aussi comme un « candidat anti-guerre ». Peu après, Johnson annonça qu’il renonçait à briguer un nouveau mandat.

Robert Kennedy fut assassiné en juin 1968, énième rebondissement de cette année agitée.

En août, une partie du mouvement contre la guerre voulut protester contre la convention démocrate qui se tenait à Chicago. Mais le maire de la ville déchaîna une véritable orgie de violence contre les manifestants. La police et la Garde nationale les attaquèrent à coup de matraques et de gaz lacrymogène, faisant des centaines de blessés. Tout ceci se déroula sous l’œil des caméras et fut retransmis en direct à la télévision. Comme le disaient les manifestants : « le monde entier regarde ».

Une large couche de la population américaine fut choquée par ces images. Ron Ferrizzi, qui commandait alors l’équipage d’un hélicoptère militaire, se rappelait sa réaction lorsqu’il assista à ces événements à la télévision, alors qu’il était au Vietnam :

« A ce moment, j’ai compris que tous ceux qui s’inquiétaient pour l’Amérique étaient envoyés de l’autre côté du monde pour traquer des fantômes dans la jungle et tuer la grand-mère de quelqu’un, sans aucune raison valable. Et pendant ce temps, mon pays est déchiré. Je voyais quelqu’un qui ressemblait à mon père frapper quelqu’un qui me ressemblait. Et je me demandais : “Mon Dieu, de quel côté aurais-je été ?” »

Finalement, huit dirigeants du mouvement anti-guerre, dont le dirigeant des Black Panthers, Bobby Seale, furent poursuivis en justice. Cinq d’entre eux furent condamnés pour avoir « franchi les frontières d’un Etat dans l’intention de provoquer une émeute ». Tous furent acquittés en appel.

Les Démocrates choisirent finalement comme candidat Hubert Humphrey, le vice-président de Johnson. Celui-ci perdit les élections face au Républicain Richard Nixon, qui promettait de mettre fin à la guerre « dans l’honneur ».

1969 : l’impérialisme recule

La situation avait convaincu Nixon qu’il fallait retirer du Vietnam autant de soldats américains que possible. Le gouvernement avait compris, d’une part, qu’il ne pourrait pas atteindre ses objectifs en utilisant des troupes américaines, et d’autre part qu’il lui fallait empêcher le développement de la mobilisation contre la guerre.

La baisse des effectifs américains commença à l’été 1969. Nixon déclara que les troupes américaines seraient remplacées par des soldats vietnamiens, dans un processus de « vietnamisation ». Si la conscription fut réduite, des centaines de milliers de soldats américains devaient néanmoins rester au Vietnam. Le retrait devait s’échelonner jusqu’en novembre 1972.

En novembre 1969, des journaux publièrent des informations – jusqu’alors secrètes – sur un massacre de civils commis en 1968 par l’armée américaine. Au moins 347 villageois désarmés avaient été tués par les troupes américaines dans le village de My Lai. Un grand nombre de femmes et d’enfants y avaient été violés avant d’être abattus.

La révélation de crimes de guerre comme celui-ci renforçait la mobilisation contre la guerre. En novembre 1969, entre 500 000 et 700 000 personnes manifestèrent à Washington : ce fut la plus grande manifestation anti-guerre de l’histoire américaine.

Aux manifestations de masses s’ajoutait le refus croissant de la conscription. Des documents d’appel étaient brûlés en public pendant des rassemblements de jeunes. Sur l’ensemble de la guerre, environ 570 000 hommes furent officiellement considérés par le gouvernement américain comme des « délinquants vis-à-vis de la conscription ».

En 1970, le chef d’une commission gouvernementale sur la conscription rapporta que le nombre de conscrits refusant l’appel « grandissait à une vitesse alarmante » et que le gouvernement était « presque totalement incapable de les interpeller et de les juger ».

L’aile gauche du mouvement commençait à tirer des conclusions révolutionnaires. Alors qu’au début des années 1960 les SDS étaient un groupe libéral « de gauche », la plupart de ses membres se considéraient désormais comme des révolutionnaires. Leur convention de 1969 regroupa environ 1500 jeunes, contre 60 en 1962. Avec plus de 100 000 membres, les SDS étaient présents dans un bon nombre des universités du pays – et même dans un certain nombre de lycées.

D’autres groupes de gauche grandissaient aussi, comme les Black Panthers ou le « Socialist Workers Party » (SWP). Les « Young Lords » étaient l’un de ces groupes. Composé de Portoricains radicaux de New York et Chicago, il était inspiré par les Black Panthers.

Même si les Black Panthers et les Young Lords s’étaient formés autour de problèmes spécifiques touchant les habitants des quartiers pauvres (mal-logement, malnutrition infantile, violences policières), ils sympathisaient avec les mouvements de libération nationale à travers le monde, et particulièrement avec la lutte des Vietnamiens.

La révolte des soldats

Tout ceci contribua à une véritable révolte des soldats américains au Vietnam. Dès 1967, certains soldats, marins et Marines démobilisés avaient fondé une organisation nommée Vietnam Veterans Against the War (« Vétérans du Vietnam contre la guerre »).

Les premiers conscrits avaient pu nourrir des illusions sur ce qu’ils allaient faire au Vietnam, mais cela changeait vite face à la réalité et l’horreur des combats. Ceux qui furent appelés par la suite n’avaient plus beaucoup d’illusions. Avant même d’arriver au Vietnam, nombre d’entre eux étaient déjà hostiles à la guerre, ou du moins sceptiques quant aux perspectives présentées par le Pentagone.

Au milieu de l’année 1969, lorsque commença le retrait des troupes promis par Nixon, le moral et la discipline commençaient à s’effondrer dans les unités combattantes restant au Vietnam. Les opérations de « recherche et destruction » (search and destroy) se transformaient en « recherche et évitement » (search and avoid).

Alors que la population américaine devenait de plus en plus hostile à la guerre, beaucoup de soldats se demandaient pourquoi ils devraient mourir et au nom de quoi ils devaient se sacrifier. Dans les salles de repos des casernes, les graffitis exprimaient leur colère contre l’état-major et les politiciens américains. L’alcoolisme et la consommation de drogues proliféraient.

A partir de 1969, certains soldats commencèrent à « fragger » les officiers qu’ils estimaient trop zélés. S’ils n’arrivaient pas à convaincre leurs commandants de mettre un terme à une mission dangereuse, ils envoyaient dans leur tente une grenade à fragmentation (d’où le terme « fragging »). L’historien Richard Gabriel estimait qu’au moins 1017 officiers et sous-officiers sont morts de cette façon – et qu’autour de 20 % des officiers américains tués au Vietnam l’ont été par leurs propres hommes.

A propos de la décomposition de l’armée américaine, le colonel Robert D. Heinl, un historien du Corps des Marines, écrivait la chose suivante :

« Le moral, la discipline et l’aptitude au combat des forces armées américaines sont, à quelques exceptions près, plus mauvais qu’à n’importe quel autre moment de ce siècle – et peut-être même de toute l’histoire des Etats-Unis.

« Tous les indicateurs imaginables montrent que nos forces présentes au Vietnam sont proches de l’effondrement. Des unités refusent ou ont refusé de combattre, assassinent leurs officiers et leurs sous-officiers, sont rongées par la drogue et démoralisées, lorsqu’elles ne sont pas quasiment mutinées.

« La situation est presque aussi grave en dehors du Vietnam […].

« Tous les faits que nous venons de citer – et bien d’autres symptômes inquiétants – montrent une situation parmi les forces américaines qui n’a été dépassée durant ce siècle que par les mutineries de 1917 dans l’armée française (contre le général Nivelle) et par l’effondrement des forces tsaristes en 1916 et 1917. »

Le mouvement ouvrier et la guerre

D’après les sondages réalisés à l’époque, l’opposition à la guerre du Vietnam était majoritaire dans toutes les tranches d’âge. Elle était la plus élevée parmi les plus vieilles générations et les couches les moins diplômées de la population. La plupart des manifestations anti-guerre étaient néanmoins composées de jeunes, et en particulier d’étudiants.

Pour que le mouvement puisse véritablement s’attaquer aux racines impérialistes de la guerre, il lui fallait mobiliser la classe ouvrière organisée. Seuls les travailleurs ont le pouvoir d’arracher les leviers de l’économie des mains des capitalistes – et, ainsi, de paralyser la société.

Après l’expulsion de la gauche du mouvement ouvrier dans les années 1940 et 1950, l’AFL (American Federation of Labor – Fédération Américaine du Travail) et le CIO (Congress of Industrial Organisations – Congrès des Organisations Industrielles) fusionnèrent en une seule fédération syndicale. Ses dirigeants soutenaient généralement la politique étrangère de l’impérialisme américain et coopéraient étroitement avec la CIA.

Le 8 mai 1970, à New York, 500 travailleurs du bâtiment attaquèrent une manifestation d’étudiants contre la guerre. Aucun des assaillants ne fut arrêté par la police, bien que 70 étudiants aient été blessés.

Il faut souligner que beaucoup d’étudiants de gauche ne firent aucun effort pour permettre à leurs idées d’être compréhensibles par certaines couches de la classe ouvrière. Beaucoup des travailleurs impliqués dans cet incident étaient des vétérans de la Seconde Guerre mondiale, qui n’appréciaient pas de voir le drapeau américain être brûlé ou outragé (notamment).

Le syndicat des travailleurs du bâtiment de New York organisa le 20 mai une manifestation « d’amour et de soutien pour le drapeau américain ». Elle regroupa environ 50 000 travailleurs. Mais il faut souligner que nombre d’entre eux y furent convoqués par leur syndicat et autorisés à s’y rendre sur leur temps de travail. Certains reçurent même une prime s’ils acceptaient d’y participer. Cet épisode renforça le stéréotype du « travailleur américain conservateur ».

Le fait est que certaines fractions de la classe ouvrière étaient favorables à la guerre du Vietnam. Mais les sondages montraient clairement que plus les revenus des travailleurs étaient bas, moins ils soutenaient la guerre.

L’opposition à la guerre de nombreux travailleurs syndiqués commençait à se faire entendre. Peu après la manifestation des travailleurs du bâtiment, une douzaine de syndicats de New York – dont l’AFSCME (le syndicat des fonctionnaires de la ville, du comté et de l’Etat), les livreurs, les travailleurs des hôpitaux et ceux du textile – organisèrent un rassemblement contre la guerre. 25 000 salariés y participèrent, sans convocation et sans prime.

Auparavant, le 7 mai, le dirigeant du syndicat des travailleurs de l’automobile United Auto Workers (UAW), Walter Reuther, critiqua publiquement l’expansion de la guerre au Cambodge. Il mourut deux jours plus tard dans un accident d’avion, coïncidence qui généra beaucoup de suspicions. Son opposition à la guerre était d’autant plus significative que l’UAW était un syndicat très important, qui donnait alors le ton dans les négociations contractuelles.

De très nombreuses grèves éclatèrent durant la guerre du Vietnam (surtout si on compare leur nombre à la situation actuelle). Les statistiques fédérales donnent les chiffres suivants pour les grèves mobilisant plus de 1000 travailleurs : en 1969, il y eut 412 grèves impliquant au total plus de 1,5 million de travailleurs ; en 1970, 381 grèves impliquant près de 2,5 millions de travailleurs ; en 1972, 298 grèves impliquant plus de 2,5 millions de travailleurs. A titre de comparaison, en 2023, année marquée par d’importantes grèves, il n’y eut que 35 grèves massives impliquant un total de 460 000 travailleurs.

Il ne s’agissait pas de grèves politiques, mais de grèves économiques, centrées principalement sur les salaires. Cette question était directement liée à l’inflation, car la hausse des prix sapait le niveau de vie des salariés.

L’inflation a augmenté dans les années 1960 et au début des années 1970. La guerre du Vietnam en était l’une des principales causes. En effet, lorsque le gouvernement dépense beaucoup d’argent dans la défense et l’armement, les travailleurs de ces industries sont payés, mais ne produisent ni marchandises ni services. Cela augmente donc la demande sur le marché – sans accroître l’offre. En outre, les présidents Johnson et Nixon voulaient éviter une augmentation des impôts pour financer une guerre impopulaire ; ils creusaient donc le déficit public pour financer à la fois « les canons et le beurre ». Entre janvier 1963 et janvier 1973, l’inflation globale fut de 32 %.

La peur de la révolution

Au début des années 1970, une fraction croissante de la classe dirigeante et de l’appareil d’Etat s’alarmait. A la hausse du nombre de grèves et aux problèmes économiques qui les causaient, en particulier l’inflation, s’ajoutaient le mouvement pour les droits civiques et la lutte des Noirs, la mobilisation des femmes, la « contre-culture » de la jeunesse, mais aussi des soulèvements de prisonniers et la naissance du Mouvement des Indiens d’Amérique (American Indian Movement).

Le pays atteignait un point de rupture, alors même qu’au Vietnam le moral des troupes américaines était en chute libre. En juillet 1972, le marxiste Ted Grant écrivait :

« C’était l’armée la plus démoralisée de l’histoire. Dans ces conditions, si un mouvement socialiste important avait existé aux Etats-Unis, les capitalistes américains auraient fait face à une révolution. »

Le mouvement contre la guerre devenait l’épicentre autour duquel convergeaient toutes les luttes. La classe dirigeante voyait clairement qu’il s’agissait d’une menace contre l’ensemble de son système.

Contraint de retirer des troupes du Vietnam, Nixon a réorienté sa stratégie vers une campagne – d’abord secrète – de bombardement et d’invasion du Cambodge en 1969-70, puis du Laos en 1971. Il s’agissait officiellement de couper les voies d’approvisionnement du Viêt-Cong, qui passaient par la « piste Ho Chi Minh ». Ce faisant, Nixon espérait forcer le Nord-Vietnam à négocier.

Le 30 avril 1970, Nixon annonça publiquement l’invasion terrestre du Cambodge, ce qui provoqua des manifestations spontanées pendant plusieurs jours.

Le 4 mai, des étudiants se rassemblèrent à l’Université d’Etat de Kent, en Ohio, pour protester contre la guerre. La police déclara que ce rassemblement était illégal ; la Garde nationale fut appelée en renfort pour le réprimer. Des soldats ouvrirent le feu : quatre étudiants furent tués, beaucoup d’autres blessés.

Cela déclencha immédiatement l’une des plus importantes mobilisations de cette période, qui toucha au moins 883 campus universitaires. Plus de 4 millions d’étudiants et de travailleurs y participèrent. La fusillade de Kent fut un tournant dans la conscience de millions de personnes. La guerre du Vietnam était censée être menée pour « défendre la démocratie », mais des étudiants étaient abattus ou blessés simplement pour leur opposition à cette guerre.

S’il avait existé un parti communiste suffisamment grand et implanté, capable d’unifier toutes les luttes des masses autour d’un programme socialiste, il aurait pu utiliser le potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière pour transformer la société. Malheureusement, un tel parti n’existait pas à l’époque – pas même sous une forme embryonnaire.

Le mouvement commença à décliner après la brusque apogée qui suivit la fusillade de Kent.

Le reflux

Au fur et à mesure que le gouvernement américain retirait du Vietnam un nombre croissant de troupes, le nombre de participants au mouvement contre la guerre déclina.

Le mouvement n’avait jamais eu une direction centralisée. La direction se composait de plusieurs ailes distinctes : des libéraux, des pacifistes, des éléments religieux, des représentants de la « vieille gauche », mais aussi de la soi-disant « nouvelle gauche ».

L’incapacité du Parti Communiste et du Socialist Workers Party à gagner la classe ouvrière et à éduquer les nouvelles couches mobilisées (comme les Panthers et les Lords) laissa un vide immense. Il fut comblé par la « gauche » petite-bourgeoise.

Les SDS étaient l’une des plus grandes organisations de la jeunesse radicalisée. Mais elle était elle-même une organisation éclectique. Sa direction appartenait à la « Nouvelle Gauche », qui rejetait la « vieille » gauche des staliniens, des trotskistes et des sociaux-démocrates. Elle était influencée par les idées des universitaires petits-bourgeois de l’Ecole de Francfort, en particulier Herbert Marcuse. Ceux-ci affirmaient que la classe ouvrière était trop corrompue par les biens de consommation et la propagande bourgeoise pour jouer un rôle révolutionnaire. Aucune des tendances dirigeantes du SDS ne s’attela à une étude sérieuse du marxisme authentique, ni à une réflexion sur les leçons qu’offrait l’histoire du mouvement ouvrier.

De manière générale, la Nouvelle Gauche ignorait purement et simplement les travailleurs américains. D’après elle, une révolution ne pouvait provenir que des étudiants ou de couches opprimées sur la base de la race, du genre, de l’âge ou de l’orientation sexuelle. La Nouvelle Gauche ne voyait aucune raison de construire un parti révolutionnaire. Elle pensait que des actes isolés de résistance inciteraient diverses couches de la population à se révolter et à faire la révolution. Ses idées étaient, dans une certaine mesure, une adaptation à l’Amérique des années 1960 des idées des Narodniks russes des années 1880.

Du fait de leur position intermédiaire entre la classe capitaliste et la classe ouvrière, les militants petits-bourgeois sont condamnés à osciller en permanence entre l’opportunisme et l’ultra-gauchisme. Focalisés sur leurs « singularités » individuelles, ils ont tendance à se replier sur eux-mêmes et à diviser le mouvement – au lieu de chercher les voies de son unification révolutionnaire. Ils cherchent les « victoires immédiates » et les coups d’éclat, au détriment d’une stratégie à plus long terme. Ils tendent à substituer leur propre action – celle d’une petite minorité – à celle du mouvement des masses. Et ils refusent ou sont incapables de voir que seule la classe ouvrière peut et a intérêt à transformer la société.

Sans une base théorique claire sur laquelle appuyer leur programme, les SDS se divisèrent en 1969. Nombre de leurs militants se dispersèrent parmi la myriade de groupes sectaires des années 1970.

Les Black Panthers et les Young Lords se disloquèrent, eux aussi, sous les coups de la répression, qu’aggravèrent leurs propres faiblesses internes. Ces organisations avaient grandi très vite. Leurs directions étaient improvisées et reposaient sur un mélange d’idées éclectiques. Seule une partie de leur temps était consacrée à la construction du parti ; le reste était consacré à l’animation de programmes sociaux, comme des cantines gratuites pour les enfants. Des divergences politiques émergèrent fatalement. Elles furent gérées de façon bureaucratique, sans chercher à faire de ces discussions une occasion d’élever le niveau politique de tous les membres. Elles débouchèrent sur des luttes intestines et des scissions démoralisantes.

Le mouvement contre la guerre était une sorte de coalition « sur une seule question ». Cela découlait de l’analyse de la guerre par les dirigeants du mouvement. Considéraient-ils cette guerre comme le résultat inévitable de l’impérialisme ? Ou, comme de nombreux libéraux, s’y opposaient-ils seulement parce que les Etats-Unis étaient en train de la perdre ?

Le mouvement ne noua des liens avec la classe ouvrière organisée que dans ses dernières années. Mais, même à ce moment-là, les travailleurs ne furent jamais sa force principale. Cela s’explique en partie par l’attitude des dirigeants syndicaux, mais pas seulement. La direction du mouvement contre la guerre ne fit jamais de véritable tentative pour toucher la majorité des travailleurs, par exemple en soutenant les grèves ou en liant la question de la guerre à celle de l’inflation.

Alors même que les travailleurs étaient en première ligne des combats au Vietnam, la Nouvelle Gauche restait hostile envers la classe ouvrière – ce qui nuisait gravement au mouvement.

L’échec de la direction

Un cessez-le-feu entra en vigueur le 28 janvier 1973. A ce moment-là, la quasi-totalité des forces combattantes américaines avait été retirée du Vietnam. Le régime fantoche du Sud-Vietnam perdait de plus en plus de soutien, jusqu’à son effondrement en 1975.

Les images d’hélicoptères évacuant en catastrophe depuis le toit de l’ambassade américaine, comme celles d’aéronefs jetés à la mer depuis des porte-avions, furent de frappantes illustrations de la profonde défaite de l’impérialisme américain. Cet épisode a secoué nombre d’illusions que nourrissaient une grande partie des Américains vis-à-vis des institutions et l’appareil d’Etat.

Les dernières étapes de la guerre du Vietnam coïncidèrent avec la fin de la période de croissance de l’après-guerre, les « Trente Glorieuses ». Avec l’éclatement de la crise mondiale du capitalisme, en 1973, les travailleurs américains furent la cible d’une offensive contre leurs salaires, leurs conquêtes sociales et leurs conditions de vie. Cette offensive bourgeoise dura plusieurs décennies et, au fond, est toujours en cours.

S’il avait existé une direction révolutionnaire, la mobilisation contre la guerre du Vietnam aurait pu se lier à la classe ouvrière et au mouvement des droits civiques pour contribuer à forger un véritable et puissant parti ouvrier. Alors que la guerre et la mobilisation prenaient fin, une telle direction aurait pu réorienter la lutte vers la défense des emplois et des conditions de vie. Il faut se demander pourquoi une telle direction n’a jamais émergé.

Au début des années 1920, le Parti Communiste des Etats-Unis (CPUSA) était la plus grande organisation de la gauche américaine. En 1928, il est passé sous le contrôle d’une direction stalinienne ; à partir de 1936, sa ligne était nettement opportuniste. En 1956, ce parti a perdu un grand nombre de ses militants suite à deux événements : l’écrasement de la révolution hongroise par les troupes soviétiques et la révélation, par Khrouchtchev, de la terreur stalinienne.

Dans les années 1960, le CPUSA joua un rôle lamentable dans le mouvement contre la guerre. Ses dirigeants s’alignaient sur les Démocrates, et plus précisément sur l’aile « anti-guerre » des Démocrates. Ils n’appelaient pas au retrait immédiat des troupes américaines, mais à des négociations entre le gouvernement américain et les Vietnamiens.

La principale alternative au CPUSA était le Socialist Workers Party.

Après avoir été expulsé d’URSS à la fin des années 1920, Trotsky consacra tous ses efforts à la formation d’une nouvelle génération de cadres marxistes. Durant cette période, aucune section de l’Opposition Internationale de Gauche (puis de la IVe Internationale) ne reçut autant d’aide de Trotsky que la section américaine, qui fonda le SWP en 1938.

Malgré cela, les cadres dirigeants du SWP furent incapables de maîtriser la méthode dialectique du marxisme et de l’appliquer à l’analyse des perspectives et aux tâches de la construction du parti. Après l’assassinat de Trotsky en 1940, il ne restait personne dont la direction du SWP eut été disposée à écouter les conseils.

L’approche formaliste (et donc anti-marxiste) du SWP leur fit rater des opportunités pendant et après la Seconde Guerre mondiale. L’après-guerre fut une période difficile pour la gauche révolutionnaire dans tous les pays capitalistes avancés, et surtout aux Etats-Unis. Les marxistes devaient alors concentrer leurs efforts sur la formation de cadres capables de profiter des opportunités qui allaient se présenter dans la période suivante. Le SWP réussit à saisir quelques-unes de ces occasions ; mais, faute d’une base théorique correcte, il adopta une approche opportuniste.

Construire le mouvement ou un parti révolutionnaire ?

La stratégie du SWP vis-à-vis de la guerre du Vietnam reposait, en substance, sur la recherche d’un raccourci dans la construction du parti, à travers l’adoption d’une approche réformiste. Ses dirigeants perdaient tout sens des proportions. Ils estimaient que le rôle du parti était de développer le mouvement contre la guerre jusqu’à ce qu’il puisse contraindre l’impérialisme américain à se retirer du Vietnam. Après quoi ils pourraient consacrer leurs efforts à la lutte pour le socialisme.

Ils semblent s’être imaginé que la construction du parti découlerait naturellement de celle du mouvement. En conséquence, ils négligeaient – au profit du « mouvement » – la formation politique de cadres marxistes. L’éducation que recevaient les nouveaux adhérents se limitait à ce qui était nécessaire pour organiser des manifestations.

Le SWP était la force dominante dans le « Comité de mobilisation étudiant pour mettre fin à la guerre du Vietnam », en particulier à partir de 1967. Ce comité organisa de nombreuses manifestations à l’échelle locale et nationale. Le problème est qu’il limitait ses efforts à regrouper le plus de monde possible dans des manifestations, sous le mot d’ordre de « Retrait immédiat » (« Out Now »).

Fred Halstead, l’un des dirigeants du SWP, justifia cette approche dans son livre Out Now :

« Le SWP maintint l’autonomie du mouvement contre la guerre en tant que force de masse. […] Le mouvement était un front unique d’un type particulier, non pas entre organisations de masse de la classe ouvrière en vue d’un ensemble de revendications immédiates, mais entre des éléments d’origines et de classes sociales diverses dont le seul lien était leur opposition à la guerre. Pour maintenir son unité, il devait donc se limiter à des actions orientées vers cet objectif. »

Mais pendant que les membres du SWP se démenaient pour amener le plus de monde possible dans les manifestations, qui expliquait le rapport entre cette guerre et le capitalisme ? Qui expliquait que, même si cette guerre prenait fin, tant que la classe ouvrière ne prendrait pas le pouvoir, l’impérialisme américain continuerait d’exister et de mener de nouvelles guerres ? Qui expliquait enfin que, pour prendre le pouvoir, la classe ouvrière avait besoin d’un parti, et qu’il fallait dès à présent s’atteler à sa construction ?

Les dirigeants du SWP étaient d’accord avec tout cela, sur le papier ; mais ce n’était pas dans ce sens qu’ils formaient et mobilisaient leurs militants. En effet, s’ils avaient insisté sur la nécessité d’une lutte de la classe ouvrière contre l’impérialisme, ce serait entré en contradiction avec la coalition de classes sociales différentes (le « front unique d’un type particulier »). Les éléments pro-capitalistes en seraient sortis.

La direction du SWP voulait se concentrer sur la situation immédiate, sur l’objectif de mettre fin à la guerre, au lieu de trouver les meilleurs moyens de construire le parti et de gagner une couche importante du mouvement à des perspectives et à un programme révolutionnaire.

Parallèlement à cet opportunisme, le SWP adopta une approche sectaire vis-à-vis des SDS. Ils refusèrent d’entrer dans cette organisation, lorsqu’elle se développait, pour y gagner des étudiants radicalisés. Pourtant, les SDS étaient pleins de jeunes cherchant des réponses à leurs questions. Un groupe maoïste, le Parti ouvrier progressiste, réussit à gagner un certain nombre d’entre eux, mais son ultra-gauchisme l’empêcha de les lier à la classe ouvrière.

Il est vrai que le SWP a grandi sur la base de son intervention dans le mouvement contre la guerre du Vietnam, mais cette croissance fut assez limitée. En 1959, le parti comptait 600 adhérents dans 12 villes, avec près de 100 adhérents à New York et à Los Angeles. En 1977, dix-huit ans plus tard, il comptait environ 1760 adhérents dans plus de 50 villes, et son organisation de jeunesse comptait 2000 adhérents – dont certains étaient aussi membres du parti. Ceci marqua le point culminant de l’histoire du SWP.

S’il avait adopté une approche différente, le SWP aurait pu grandir davantage grâce aux opportunités qui s’offraient à lui. Peu après 1977, il entra dans une phase de stagnation, suivie d’un rapide déclin marqué par une succession de scissions et d’expulsions.

Ce qui est certain, c’est que le SWP grandissait principalement sur la base de la mobilisation contre la guerre, mais ne faisait pas vraiment d’efforts pour faire de ses nouveaux membres des cadres marxistes formés. Il publiait beaucoup de livres, mais personne ne s’assurait que les adhérents – anciens ou nouveaux – les lisaient. Ce fut la source de sa dislocation rapide au début des années 1980.

Les tâches des communistes

Un mouvement aussi large qu’une mobilisation contre une guerre rassemble inévitablement des groupes politiques représentant des classes et des couches sociales différentes. Le rôle des marxistes est d’intervenir pour lier le mouvement à la classe ouvrière. Pour cela, il faut mettre en lumière les racines capitalistes de la guerre et expliquer que seule la conquête du pouvoir par les travailleurs permettra de construire un monde socialiste, qui est la seule garantie d’une paix durable.

Dès que l’aile « anti-guerre » du Parti Démocrate s’opposa ouvertement au président Johnson, en 1968, ses membres tentèrent de prendre le contrôle du mouvement. Les communistes auraient dû s’y opposer et proposer que le mouvement présente des candidats indépendants. Il fallait appeler les syndicats à rompre avec les Démocrates pour construire un parti ouvrier. Même si une partie du mouvement s’était opposée à cette perspective, cette approche aurait permis aux communistes de gagner davantage de soutiens et les aurait aidés à lier le mouvement à la classe ouvrière.

Les SDS attirèrent la plus grande partie de la jeunesse radicalisée. Nombre de ces jeunes étaient ouverts aux idées du communisme révolutionnaire. Il aurait fallu tenter de gagner les meilleurs d’entre eux aux idées du communisme, sans pour autant nourrir d’illusions sur la possibilité de prendre le contrôle du mouvement en tant que tel.

Il était parfaitement justifié que les communistes participent au mouvement contre la guerre et contribuent à sa construction. Mais ils auraient dû le faire sans dissimuler ni modérer leurs idées. La conscience révolutionnaire ne progresse pas de façon linéaire. Dans certaines conditions, elle peut connaître des progrès rapides et fulgurants. C’est dans cette perspective qu’on doit exposer nos idées de façon claire et audacieuse ; on y gagne bien plus, au final, qu’en formulant des demi-mesures hésitantes.

Si un petit nombre d’authentiques marxistes avaient adopté une approche correcte en 1964, ils auraient pu créer une force suffisamment grande pour poser les bases d’un parti communiste de masse. Mais le SWP en était politiquement incapable.

Nos tâches actuelles

Nous ne devons pas nous comporter comme si nous vivions dans le passé ; mais nous devons tirer des leçons des expériences passées et les appliquer à la situation actuelle.

La bourgeoisie américaine a tiré des leçons de l’expérience du Vietnam. Elle a supprimé la conscription en 1973 et ne l’a jamais remise en vigueur, même pendant les guerres d’Irak et d’Afghanistan. Elle redoutait de s’exposer à une crise semblable à celle de 1965-1972 – et ce à une échelle encore plus grande.

Les guerres impérialistes continueront tant que le capitalisme existera. Certaines susciteront des mouvements d’opposition massifs, comme l’a montré le génocide mené par Israël contre les Palestiniens. Les communistes doivent souligner le lien entre l’oppression des Palestiniens, le capitalisme et l’impérialisme américain. Ils doivent expliquer que la libération des Palestiniens passera par la révolution socialiste mondiale.

Les jeunes les plus sérieux ont commencé à tirer des conclusions révolutionnaires. Nous devons nous attendre à ce que de larges couches se tournent vers les idées du communisme. Si les communistes arrivent à tirer les leçons du passé, ils pourront profiter des opportunités qui vont s’offrir à eux pour construire un parti capable de mener la classe ouvrière à la victoire.

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