« Quand on voit un cafard, il y en a probablement d’autres… » : ainsi réagissait Jamie Dimon, le patron du géant financier JPMorgan Chase, à la faillite de deux sociétés américaines du secteur automobile, Tricolor et First Brands. Leur chute, en septembre dernier, a entraîné plusieurs milliards de dollars de pertes, et a brusquement attiré l’attention des investisseurs sur les risques inhérents au « crédit privé ».
Qu’est-ce que le crédit privé ?
Les « crédits privés » sont des prêts accordés à des entreprises par des fonds d’investissement qui ne sont pas tenus par les règles de fonctionnement des banques traditionnelles. Ils sont donc d’autant plus opaques et risqués. Les entreprises y voient une source de financement plus importante que les prêts contractés auprès des banques. Quant aux fonds d’investissement, ils s’enrichissent grâce à des taux d’intérêt plus élevés.
Ceci dit, ces fonds n’évoluent pas aux marges du marché bancaire « réglementé ». Blackstone, Apollo, Ares et Blue Owl – qui figurent parmi les principaux acteurs du secteur – s’endettent eux-mêmes auprès des banques traditionnelles. Ainsi, les banques américaines et européennes ont prêté 4500 milliards de dollars aux sociétés de crédit privé et à d’autres prêteurs non bancaires.
En quoi les travailleurs sont-ils concernés par toute cette tambouille entre banques, entreprises et riches investisseurs ? En ceci que, comme toujours, celles et ceux qui les dirigent ne comptent pas payer les pertes de leurs poches. Ils en feront supporter aux masses les conséquences. Dans l’hypothèse d’une faillite à grande échelle, des millions de petits épargnants verront leur pension ou leur épargne partir en fumée. Parmi les ménages américains les plus modestes, dont les revenus sont inférieurs à 50 000 dollars par an, 28 % possèdent des produits d’épargne-retraite de ce type.
Une bulle après l’autre
Après la crise mondiale de 2008, les bourgeoisies déclaraient avoir retenu la leçon et juraient qu’elles ne remettraient plus jamais les doigts dans l’engrenage de la spéculation. Les législateurs et les autorités de régulation devaient instaurer de nouvelles règles destinées aux banques afin de limiter les crédits « abusifs » et les « excès spéculatifs ». Mais la cupidité et la course aux profits l’emportent toujours, sous le capitalisme, et les acteurs de la finance ont rapidement repris leurs vieilles habitudes. Le crédit privé, qui offre aux investisseurs la possibilité de s’enrichir rapidement, s’est de nouveau développé à grande échelle.
Dans le monde de la finance, les taux d’intérêt élevés ont une contrepartie : le risque de ne pas être remboursé. Tant que tout va bien, les investisseurs ferment les yeux. Mais la faillite de Tricolor et First Brands a réveillé les inquiétudes des poids lourds de la finance. Ces inquiétudes se sont encore renforcées avec la faillite, en février, de la société britannique Market Financial Solutions, qui a laissé une ardoise de plus de 1,4 milliard de dollars. Anticipant une vague de défauts de paiement sur les crédits privés, les investisseurs cherchent désormais à retirer leur argent du piège qui se referme sur eux.
Problème : les retraits d’argent auprès des sociétés de crédit privé sont encadrés et limités. Les produits d’Apollo ou d’Ares, par exemple, limitent les retraits à 5 % des sommes engagées. Il est probable que ces sociétés ne puissent pas honorer des demandes de remboursement plus importantes. Dans le contexte actuel, ces mécanismes de restriction se retournent contre les sociétés de crédit privé : les investisseurs doutent encore plus de leur capacité à rembourser. Ces derniers mois, les actions de ces sociétés ont lourdement chuté en bourse : Blackstone de 46 %, Apollo de 41 %, Blue Owl de 66 %. Au total, 265 milliards de dollars de capitalisation boursière se sont volatilisés.
L’IA et les « Sept magnifiques »
L’euphorie autour des entreprises du secteur de l’IA constitue une autre source d’angoisses pour la classe dirigeante. Les « Sept magnifiques » – Nvidia, Microsoft, Alphabet, Amazon, Meta, Apple, Tesla – enregistrent des valorisations boursières toujours plus déconnectées de leurs bénéfices réels.
En l’espace de dix ans, la valeur boursière de Nvidia a augmenté de 20 000 %. Les dirigeants du groupe justifient ce chiffre par la promesse de profits futurs. Il en va de même lors de chaque bulle spéculative – jusqu’à son éclatement.
Les perspectives de croissance sont d’autant plus hypothétiques que la fermeture du détroit d’Ormuz a provoqué une hausse brutale des prix de l’énergie. Or l’IA repose sur des data centers qui sont très énergivores. La hausse des prix pèse lourdement sur la rentabilité immédiate de ce secteur.
Jusqu’ici, tout va bien…
Sous le capitalisme, les périodes de croissance – même modérées – s’accompagnent toujours d’un développement de la spéculation. Lorsque les profits affluent, les capitalistes ne cherchent pas à savoir d’où vient l’argent. En 1834, déjà, le banquier britannique James William Gilbart écrivait : « tout ce qui facilite les affaires facilite la spéculation, les deux étant souvent si intimement liées qu’il est difficile de distinguer où finissent les affaires et où commence la spéculation ».
Lorsque la croissance ralentit et que les profits se contractent, la spéculation et les pratiques frauduleuses apparaissent au grand jour. Il est impossible de prévoir la date et la forme de la prochaine crise majeure. Mais une chose est sûre : le décalage croissant entre la spéculation et l’économie réelle prépare une « correction » sévère et susceptible d’entraîner l’économie mondiale dans une nouvelle récession.

