Le 24 mars, dans la foulée de son élection à la mairie de Saint‑Denis, Bally Bagayoko (LFI) annonçait sa volonté d’engager un « processus de désarmement progressif » de la police municipale, en commençant par le retrait des lanceurs de balles de défense (LBD). La droite et ses médias se sont rués sur cette revendication pour nourrir leur croisade contre LFI et leur propagande raciste contre les habitants des banlieues.
La mesure annoncée par Bally Bagayoko fait partie du programme de LFI, qui défend le désarmement progressif des polices municipales et leur intégration à la police nationale, l’interdiction des LBD 40, des grenades de désencerclement et des Tasers, ainsi que la dissolution des BAC et des BRAV‑M.
Nous sommes évidemment favorables à de telles mesures. Mais il faut regarder les choses en face : d’une part, la bourgeoisie y ferait fermement obstacle ; d’autre part, même si ces mesures étaient adoptées, la police n’en resterait pas moins violente et raciste.
Le rôle de la police
D’après les dirigeants de LFI, la police serait une sorte de « bien commun » à l’ensemble de la société. Son racisme et ses violences s’expliqueraient par un dévoiement, qu’il s’agirait de corriger pour refonder une « police républicaine ». Mais en réalité, l’appareil d’Etat, dont la police et l’armée constituent le noyau dur, est un instrument au service de la classe dirigeante. Son rôle fondamental est précisément d’utiliser la violence pour protéger les intérêts des capitalistes.
Ce n’est pas nouveau. Au début du XXe siècle, l’autoproclamé « premier flic de France », le ministre de l’Intérieur Georges Clemenceau, envoyait la cavalerie contre les grévistes qui réclamaient la journée de 8 heures. Après la Seconde Guerre mondiale, les Compagnies républicaines de sécurité (CRS) furent créées au moment où il était question de « reconstruire » le capitalisme français en exploitant brutalement la classe ouvrière.
L’ONG Flagrant délit s’est appuyée sur des données du ministère de la Justice pour démontrer que les violences policières ont augmenté de 60 % entre 2016 et 2024. Cette hausse traduit l’augmentation de la répression face à l’intensification de la lutte des classes : loi Travail, mouvement des Gilets jaunes, etc. Durant cette période, la répression a aussi pris des formes nouvelles : usage massif des LBD, « nasses » systématiques, fichages massifs de militants et création des BRAV‑M.
Le racisme – et en particulier l’islamophobie – est désormais un pilier du régime politique du capitalisme français. Plus la crise du capitalisme s’aggrave, plus la bourgeoisie intensifie sa propagande raciste pour faire des musulmans et des immigrés des boucs émissaires, c’est-à-dire les responsables de tous les maux de la société.
La hausse des violences racistes commises par la police est l’un des éléments de cette campagne. Du nationalisme enseigné dans les écoles de police aux discussions dans les voitures de patrouille, les agents baignent dans un discours raciste permanent. Sur le terrain, de nombreux policiers provoquent, violentent et interpellent « au faciès » – avant de rejeter la faute sur les interpellés.
Une étude du « Défenseur des droits » réalisée en 2024-2025 souligne que les contrôles d’identité ont augmenté de 10 % depuis 2016. Elle montre aussi que les Arabes et les Noirs ont quatre fois plus « chance » de faire l’objet d’au moins un contrôle que le reste de la population, et douze fois plus d’un contrôle « poussé » (fouille ou palpation).
Cette stratégie de contrôles ciblés et violents, dans les quartiers populaires, est encouragée par le gouvernement, qui réclame du « chiffre ». Elle sert ensuite à alimenter la propagande raciste de la bourgeoisie en gonflant les statistiques sur « l’insécurité » dans les banlieues.
Pour tous ces abus, les policiers ne sont pratiquement jamais condamnés. En période de crise, la classe dirigeante a plus que jamais besoin de la répression policière. Elle tolère donc les bavures et renforce l’impunité policière, par exemple en leur donnant le droit de tirer sur un véhicule « en fuite » (depuis 2017).
La police municipale n’est pas essentiellement différente de la police nationale ou de la gendarmerie. Elle sert, elle aussi, à réprimer et intimider, particulièrement en période d’intensification de la crise et de la lutte des classes. Pour ce faire, la bourgeoisie lui donne les outils dont elle a besoin : en 2016, seuls 39 % des policiers municipaux étaient dotés d’une arme à feu ; en 2024, ce chiffre était monté à 62 %. La Loi sécurité globale (2021) a encouragé cette tendance à l’armement des policiers municipaux. Elle leur a également permis d’exercer des prérogatives jusque-là réservées à la police nationale : par exemple verbaliser pour « occupation des espaces communs ou des toits d’immeubles », ou encore pour « vente à la sauvette ».
Les missions secondaires
Bien évidemment, la police exerce aussi d’autres missions, notamment la répression du banditisme, des violences conjugales, des violences sexuelles, etc. Mais sous le capitalisme ces missions visent essentiellement à garantir le minimum de stabilité nécessaire au maintien de la domination de la bourgeoisie. Elles ont donc un caractère « secondaire », loin derrière la répression des travailleurs et des opprimés.
Pour le constater, il suffit de comparer les effectifs et les moyens alloués à la protection des enfants, d’une part, et au « maintien de l’ordre » d’autre part. Plus de 23 000 CRS et gendarmes mobiles sont spécifiquement formés et équipés pour réprimer les mouvements sociaux. A l’inverse, la brigade de protection des mineurs, à Paris, ne compte que 100 enquêteurs, et les services spécialisés dans la protection des mineurs ne regroupent à l’échelle nationale que quelques milliers d’enquêteurs. Ils sont débordés par l’ampleur de leur tâche : en 2025, les services de police ont recensé 114 500 mineurs victimes de violences physiques et 76 200 mineurs victimes de violences sexuelles. Et encore ces chiffres sont-ils largement sous-estimés.
La classe dirigeante ne donnera jamais à la police les moyens de lutter efficacement contre ce fléau : elle choisit ses priorités en fonction de ses intérêts de classe. Par exemple, en 2023, l’Etat a dépensé plus de 78 millions d’euros en grenades lacrymogènes, assourdissantes et explosives, destinées à réprimer les mouvements sociaux.
Les plus grands criminels de la société – ceux qui exploitent et pillent, détruisent l’école et l’hôpital publics, déclenchent des guerres et saignent la planète sur l’autel du profit – sont précisément ceux qui nous gouvernent. Et jamais leur police ni leur justice ne viennent les inquiéter.
Briser l’Etat bourgeois
Encore une fois, la classe dirigeante a objectivement besoin d’une police violente et raciste pour assurer sa domination de classe. C’est pour cela que toutes les tentatives de « réformer » et de désarmer la police ne suffiront pas à empêcher ses crimes. La police n’a pas besoin d’armes létales pour agresser et même tuer, comme on l’a vu avec les morts d’Adama Traoré, de Cédric Chouviat et d’Hacen El Diarra. En Grande-Bretagne, beaucoup de policiers ne sont pas armés : seuls 5 % d’entre eux sont autorisés à porter une arme à feu ou un Taser. La police britannique commet pourtant elle aussi de nombreuses violences racistes.
Par ailleurs, si la BAC et la BRAV‑M étaient dissoutes, leurs fonctions – qui sont essentielles pour la bourgeoisie – seraient très vite assumées par d’autres unités qui accomplissent déjà des missions similaires : les compagnies de sécurisation et d’intervention (CSI), les brigades spécialisées de terrain (BST), les CRS, ou même, si nécessaire, des renforts de la gendarmerie, tels que les Pelotons de surveillance et d’intervention (PSIG) ou les pelotons d’intervention de gendarmerie mobile (PI), qui jouent déjà le même rôle que la BAC dans les petites villes et dans les DOM‑TOM.
Les dirigeants du mouvement ouvrier doivent cesser de semer des illusions sur la possibilité d’une « police républicaine » qui pourrait être au service de la masse de la population. Cela conduit à de graves erreurs. Par exemple, en réclamant davantage de moyens pour la police judiciaire, LFI propose d’accroître des ressources qui seront très vite détournées par l’institution policière vers son rôle central : la répression de la classe ouvrière et de la jeunesse opprimée.
Ceci étant dit, le mouvement ouvrier doit s’atteler à exploiter chaque fissure au sein de l’appareil d’Etat et de la police. Il lui faudra notamment soutenir les revendications progressistes qui peuvent émerger dans les rangs de la police sous le coup de la crise économique – et tout faire pour la diviser suivant une ligne de classe.
Au final, la lutte contre les violences policières – et contre tous les maux créés par la division de la société en classes – ne pourra être menée à bien que par le renversement révolutionnaire de l’Etat capitaliste et par l’instauration d’une société socialiste, dans laquelle tous les leviers de l’économie et de l’Etat seront entre les mains de la classe ouvrière. Toute autre perspective est illusoire.

