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Écrit par Lénine en août-septembre 1917, L'État et la Révolution offre une présentation définitive de la théorie marxiste de l'État. Marqué par le style clair et incisif de son auteur, cet ouvrage est un incontournable de la littérature révolutionnaire.
En exposant les idées de Marx et Engels sur l'État, et les orientations que doit prendre la classe ouvrière vis à vis de celui-ci, Lénine attaque frontalement la « lâche et servile adaptation des « chefs du socialisme » aux intérêts non seulement de « leur » bourgeoisie nationale, mais plus précisément de « leur » État ». Ses critiques demeurent aujourd'hui d'une frappante actualité, alors que les prétendus socialistes se précipitent pour soutenir l'impérialisme de « leurs » États contre les nations étrangères, et les intérêts de « leurs » bourgeoisies nationales contre les travailleurs, en prêchant le pacifisme et le compromis permanent.
Il s'oppose aussi aux idées anarchistes, en rejetant l'idée d'une abolition immédiate de l'État et la condamnation de toute forme de pouvoir. Dans le prolongement de la conception marxiste de la dictature du prolétariat, Lénine en appelle au démantèlement de l'État bourgeois et à son remplacement par un État ouvrier, capable d'exproprier la bourgeoisie et d'abolir ainsi la domination de classe. Sans cela, les conditions matérielles de l’extinction de l’État ne pourront être réunies.
Il est notable que ce livre ait été écrit au coeur de la révolution russe. Ainsi Lénine écrit-il dans la préface que « la question de l’attitude de la révolution socialiste du prolétariat envers l’Etat n’acquiert pas seulement une importance politique pratique ; elle revêt un caractère d’actualité brûlante, car il s’agit d’éclairer les masses sur ce qu’elles auront à faire, pour se libérer du joug du Capital, dans un très proche avenir ». Plutôt que d’improviser sa position dans l’urgence, Lénine choisit de s’en référer directement à Marx et Engels en basant son programme révolutionnaire sur une étude très sérieuse de la pensée marxiste. Cette approche exigeante vis à vis de la théorie est toute à son honneur : nous nous devons de perpétuer cette tradition.
Chapitre 1 : La société de classes et l'État
Dans ce premier chapitre, Lénine jette les bases de son ouvrage en présentant les idées des fondateurs du marxisme sur l'origine et le rôle de l'État dans la société. En s’appuyant sur des citations-clés de L'origine de la famille, de la propriété privée et de l'État et de L’Anti-Dühring d'Engels, Lénine expose les principes fondamentaux de la position marxiste sur l'État, en opposition aux distorsions des « opportunistes » de son époque, comme Karl Kautsky.
Le chapitre se compose de quatre sections, correspondant aux quatre idées principales avancées par l’auteur :
- L'État est né de la division de la société en classes ;
- L'État existe pour imposer l'ordre de la classe dominante aux masses exploitées, et non pour « concilier » les intérêts divergents des deux classes ennemies ;
- L'État s'appuie sur la force armée pour accomplir cette fonction ;
- En prenant le pouvoir, le prolétariat doit abolir cet État et le remplacer par la dictature du prolétariat, une forme temporaire d’État destinée à disparaître avec les classes sociales. Une telle transformation est impossible sans l’action autoritaire d’une révolution.
C’est sur la base de ces réflexions que Lénine développe son analyse historique des révolutions précédentes et affine sa théorie de l’État. Elles forment le support théorique de la distinction entre marxisme révolutionnaire et réformisme.
Questions pour la discussion :
Qu'est-ce que l'État et pourquoi existe-t-il ?
Dans quelle mesure l'État est-il indépendant des classes sociales?
Que veut dire Engels quand il dit que dans une république démocratique « la richesse exerce son pouvoir d’une façon indirecte, mais d’autant plus sûre » ?
Quelle position les marxistes devraient-ils adopter face au suffrage universel ?
Quel est le sens de la distinction opérée par Engels quand il dit que « l’État n’est pas aboli », mais « s’éteint » ?
Quelle est la différence entre un État bourgeois et un État ouvrier ?
Chapitre 2 : L'expérience de 1848-51
Dans ce chapitre, Lénine examine de plus près l'évolution de la pensée de Marx sur la question de l'État à la suite des événements de la révolution française de 1848 et de la prise du pouvoir par Louis Bonaparte en décembre 1851.
À l’appui de divers ouvrages de Marx, et notamment du 18 Brumaire de Louis Bonaparte, Lénine affirme l’importance et la permanence du concept de « dictature du prolétariat » dans l’oeuvre du théoricien. Il écarte ainsi l’idée, chère aux opportunistes, d’un « développement pacifique et démocratique » vers le socialisme.
Écartant l’idée selon laquelle l’État pourrait s’ériger en arbitre au-dessus des classes et soumettre pacifiquement la minorité aux intérêts de la majorité - qu’il décrit comme une « utopie petite-bourgeoise », Lénine démontre que l’essence des conclusions de Marx sur la question de l’État est justement la nécessité de la dictature du prolétariat.
Il explique plus loin, avec Marx, que les révolutions précédentes n’ont fait que perfectionner l’appareil étatique de la bourgeoisie (par l’extension de la bureaucratie et de l’armée), alors même que la tâche de la révolution prolétarienne est de détruire cet État et de le remplacer par « l’organisation du prolétariat en classe dominante », une idée qu’il précise dans le chapitre suivant.
Questions pour la discussion :
Qu’est-ce que la dictature du prolétariat ?
Pourquoi le prolétariat est-il le seul groupe social capable de subvertir l’ordre bourgeois ?
Pourquoi, après tout, le prolétariat a-t-il besoin d’un État ?
Pourquoi les événements obligent-ils la révolution russe à « concentrer toutes les forces de destruction » contre l’État bourgeois créé en février 1917 ?
En quoi la simple reconnaissance de la lutte des classes diffère-t-elle du marxisme ?
Chapitre 3 : L'expérience de la Commune de Paris (1871)
Dans ce chapitre Lénine expose l’analyse de la Commune par Marx, qui la définit comme la première expérience du prolétariat « organisé en classe dominante ».
Après avoir théorisé l’incapacité de la classe ouvrière à « se contenter de prendre la machine de l’Etat toute prête et de la faire fonctionner pour son propre compte » et préconisé la destruction de l’appareil bureaucratique préexistant, il était nécessaire pour Marx (et les futurs marxistes) d’expliquer en termes plus concrets la structure qui devait remplacer cet État. Cette explication ne pouvait venir que de l’expériences pratique des luttes de la classe ouvrière. Ce fut chose faite après la Commune de Paris de 1871, qui fournit l’exemple historique de la première dictature du prolétariat.
Lénine expose les principales caractéristiques de cet État :
- Le remplacement de l'armée permanente par le « peuple en armes », avec la constitution de milices populaires, contrôlées démocratiquement par la population ;
- L'élection de tous les fonctionnaires, y compris dans la police et le pouvoir judiciaire, et leur entière révocabilité ;
- La limitation des revenus des fonctionnaires au « salaire d’un ouvrier spécialisé » ;
- L'abolition du parlementarisme au profit de la mise en place de conseils ouvriers, chaque conseil élisant des délégués au sein d’une assemblée dotée des pouvoirs législatif et exécutif.
Tel est le modèle de la démocratie ouvrière que nous défendons encore aujourd’hui.
Question pour la discussion :
Quelle était la position de Marx vis à vis de la Commune ? Comment cette approche peut-elle inspirer notre analyse des révolutions suivantes ?
Quel est le sens, selon Lénine, de l’expression « révolution populaire » employée par Marx ? En quoi cette expression s’applique-t-elle aux tâches de la révolution russe ?
Pourquoi la Commune de Paris a-t-elle échoué ?
Pourquoi, selon Lénine, est-il « impossible de passer du capitalisme au socialisme sans un certain retour au démocratisme primitif » ?
Quelle est la différence entre le parlementarisme et la « démocratie ouvrière » ?
Pourquoi l'abolition immédiate de « toute bureaucratie » est-elle « hors de question » ?
Chapitre 4 : Explications complémentaires d'Engels
Dans ce chapitre, Lénine s’appuie sur de nombreuses citations d’Engels. Il opère tout d’abord une distinction claire et nette entre l’analyse marxiste de l’État et les conceptions des anarchistes, qui insistent notamment sur son abolition « du jour au lendemain ». Pour les marxistes, le prolétariat doit utiliser l'État comme un moyen temporaire pour faire face et surmonter l'inévitable résistance de la bourgeoisie au renversement du capitalisme. Les anarchistes, quant à eux, refusent à la classe ouvrière ce moyen légitime de défense de la révolution.
Il explique que la Commune et les États ouvriers diffèrent de toutes les formes précédentes d’État en ce sens qu’ils permettent - pour la première fois de l’Histoire - la domination de la classe majoritaire sur la classe minoritaire. Plutôt que d’imposer le pouvoir d’une force étrangère sur la société toute entière, la dictature du prolétariat fait de l’État le représentant des intérêts de l’immense majorité de la population.
Il enchaîne en justifiant le refus des marxistes d’adopter une position neutre face aux formes de l’État bourgeois, une république démocratique étant préférable à une monarchie despotique. Il ajoute que, bien qu’une démocratie centralisée soit préférable, cette position ne résout pas à elle seule la question nationale.
En ce qui concerne l’exercice du pouvoir étatique, Lénine rappelle qu’il faut à tout prix empêcher que celui-ci tombe entre les mains de quelques dirigeants privilégiés. Il est au contraire nécessaire que chaque individu contribue à l’administration de l’État. C’est la condition sine qua non de sa future extinction.
Questions pour la discussion :
Pourquoi l’État ne pourra-t-il pas être aboli du jour au lendemain ?
Pourquoi est-il nécessaire d’abolir certaines fonctions et institutions de l’État ?
Pourquoi la république démocratique est-elle la meilleure préparation pour la dictature du prolétariat ?
Pourquoi les états centralisés sont-ils préférables aux systèmes fédéraux et quel est le rapport avec la question nationale ?
Comment l’État, selon Engels, transforme-t-il « les serviteurs de la société en maîtres de celle-ci » ?
« L’extinction de l’État est l’extinction de la démocratie. » Que signifie cette affirmation de Lénine ?
Chapitre 5 : Les bases économiques de l’extinction de l’ État
Ce chapitre évoque la transition du capitalisme au communisme. Une telle transformation nécessitera une période transitoire, qui verra la dictature du prolétariat, une fois établie, s’éteindre peu à peu.
Le but de la révolution socialiste est d’établir une forme de démocratie plus complète. De nombreux pays capitalistes se définissent en effet comme des démocraties, sans que le peuple y possède pour autant le pouvoir. Les citoyens ne s’y expriment qu’en élisant de temps à autre quelque représentant, tandis que les capitalistes disposent, de par leur richesse et leur influence, du réel pouvoir de décision.
Avec la disparition de ses conditions d’existence, l’État cessera d’être nécessaire. Sans besoin d’être contraints par des lois, les humains s’accoutumeront d’eux-même aux règles de la vie sociale.
Lénine se réfère à la Critique du programme de Gotha, où Marx distingue la phase inférieure du communisme (aussi appelée le socialisme) de sa phase supérieure. La société communiste naissante portera nécessairement les marques de la vieille société bourgeoise qui l’a enfantée : malgré l’abolition des relations d’exploitation, l’égalité réelle ne sera pas atteinte tant que la distribution des ressources se fera en fonction du travail fourni.
Cependant, l’expropriation de la bourgeoisie parasitaire rendra possible un développement massif des forces productives, qui permettra de réaliser le stade supérieur du communisme. Alors, la société d’abondance pourra accomplir la devise « de chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins ».
Questions pour la discussion :
En quoi les capitalistes ont-ils plus d’influence politique que les travailleurs ?
Quelles sont les différences entre la démocratie socialiste et la démocratie capitaliste ?
Comment l’abolition des classes entraînera-t-elle l’extinction de l’État ?
Pourquoi, même dans une société socialiste, un travailleur ne recevrait-il pas « le plein produit de son travail » ?
Que veut dire Lénine par « droit bourgeois » et pourquoi celui-ci est-il toujours présent au « stade inférieur du communisme » ?
Chapitre 6 : L’avilissement du marxisme par les opportunistes
Dans le dernier chapitre, Lénine cherche à défendre les traditions révolutionnaires du marxisme contre ceux qui préfèrent la réforme à la révolution. Lénine rappelle que le prolétariat ne doit ni chercher à prendre le contrôle de l’État bourgeois, ni rejeter toute forme de prise de pouvoir ; il nécessite un état propre, un État ouvrier.
Dans sa critique des théories de Kautsky, Lénine explique que la révolution prolétarienne doit briser l’appareil bureaucratique de l’État bourgeois et remplacer tous ses fonctionnaires par des travailleurs élus, révocables et payés au salaire d’un ouvrier qualifié. Ainsi se fera la transition vers un État où l’administration deviendra une tâche collective, car si « tous deviennent pour un temps bureaucrates, [...] personne ne [peut] devenir bureaucrate » en définitive.
Kautsky déforme la position de Marx vis à vis de l’État : la conquête du pouvoir par le prolétariat ne saurait se réduire à la seule gestion de l’État bourgeois par une majorité parlementaire socialiste, mais consiste au contraire en un changement de la nature de classe de l’État avec l’organisation du prolétariat en classe dominante. Seule une révolution peut réaliser un tel changement.
Lénine explique que la société, sous le capitalisme, ne peut pas fonctionner sans une bureaucratie, en ce sens que les masses n’ont ni le temps ni les moyens de participer à la vie politique. C’est au contraire par le moyen d’une bureaucratie loyale que les capitalistes peuvent maintenir leur contrôle sur l’État.
Une fois la journée de travail réduite, les prolétaires pourront enfin s’engager en politique et diriger l’État, remplaçant ainsi la bureaucratie servile des capitalistes.
Lénine ne put malheureusement pas terminer son ouvrage, en raison de l’éclatement de la révolution d’octobre. Il écrivit en postface : « il est plus agréable et plus utile de faire « l’expérience d’une révolution » que d’écrire à son sujet ».
Questions pour la discussion :
Quelles déformations de la pensée de Marx le révisionniste Bernstein fait-il à partir de la citation selon laquelle « la classe ouvrière ne peut pas simplement s’emparer de la machine d’État pour la faire servir à ses propres fins » ?
Pourquoi est-il nécessaire que les tâches d’administration soient effectuées par l’ensemble des travailleurs ?
Que signifie le terme « centrisme » lorsqu'il est utilisé dans un contexte marxiste ?
Quelles sont les trois différences entre marxistes et anarchistes selon Lénine ?
Pourquoi existe-t-il un risque de « bureaucratisation » des fonctionnaires prolétariens sous le capitalisme ?
Pourquoi faut-il l’élection et la révocabilité des fonctionnaires dans un État ouvrier ?