Les codes moraux que les sociétés humaines ont adoptés au cours de l’histoire sont devenus de puissants outils idéologiques pour la défense de l’ordre établi. De nos jours, les masses rejettent de façon croissante l’hypocrisie de l’ordre moral capitaliste. Dans cet article, Hélène Bissonnette explique comment la morale se développe, expose sa nature hypocrite dans une société de classe et analyse la crise actuelle de la morale bourgeoise.
« Franchement, ces parasites l’ont bien mérité ». Ces mots sont ceux de Luigi Mangione, l’assassin présumé du PDG de la compagnie d’assurance UnitedHealthcare. L’establishment politique américain y a répondu par la meilleure blague de l’année 2024 : « il ne faut jamais utiliser la violence pour régler les différends politiques ». [1]
Dans le langage hypocrite et orwellien des puissants, il faut comprendre que les guerres menées par l’impérialisme américain aux quatre coins de la planète n’ont rien à voir avec la violence politique. Tout comme le génocide à Gaza, que le gouvernement américain soutient pleinement.
Malheureusement pour nos dirigeants moralisateurs, la classe ouvrière n’est pas aussi facile à duper qu’ils le pensent.
En d’autres temps, le meurtre d’un PDG aurait pu susciter la sympathie du public pour la victime. Mais aujourd’hui, c’est le meurtrier présumé qui bénéficie d’un niveau de sympathie impressionnant. Un sondage réalisé en décembre 2024 a révélé que 41 % des Américains âgés de 18 à 29 ans jugeaient ce meurtre « acceptable ». [2]
Plutôt que de remettre en question la moralité d’un meurtre de sang-froid, de nombreux travailleurs se sont demandé s’il était moralement acceptable de tirer des millions de dollars de la mort de milliers de personnes en rejetant leurs demandes d’indemnisation. Ils y ont répondu par un « non » retentissant.
Les choses évoluent. La vie sous le capitalisme évolue. Les mentalités évoluent. Et avec elles, la morale évolue aussi.
Qu’est-ce que la morale ?
On peut définir la morale comme l’ensemble des règles ou des préceptes régissant l’action humaine et la vie sociale. À l’école et à l’église, on nous enseigne que la morale est intemporelle et absolue, c’est-à-dire qu’elle est la même pour tous les individus, en tout temps et en tout lieu.
Mais la conception marxiste de la morale rejette cette approche abstraite. Elle considère au contraire la morale comme quelque chose de concret et, fondamentalement, comme une question matérielle dictée par l’évolution des sociétés humaines à travers l’histoire.
Nos idées sur le monde ne sont pas statiques. Elles changent constamment. De même, la morale est changeante : elle évolue à mesure que nos conditions et nos relations sociales se transforment.
De nos jours, assassiner un bébé est considéré partout comme un crime choquant et moralement répugnant. Mais il est prouvé que l’infanticide a pu être une pratique acceptée dans de nombreuses sociétés de chasseurs-cueilleurs à travers le monde. De même, la possession d’esclaves était autrefois considérée comme moralement acceptable, et même respectable, alors qu’elle est aujourd’hui interdite dans la plupart des pays – bien qu’elle existe encore sous diverses formes.
Il ne s’agit pas de simples divergences de vues entre diverses cultures qui auraient choisi arbitrairement de vivre de telle ou telle manière. Ces différences morales reflètent des transformations dans le développement des sociétés, et en premier lieu dans le développement des forces productives de l’humanité.
On sait qu’un trop grand nombre d’enfants à charge réduisait la productivité des sociétés nomades de chasseurs-cueilleurs, tout en augmentant le nombre de bouches à nourrir. Dans certaines conditions, cela pouvait constituer un risque existentiel pour l’ensemble de la communauté. La pratique de l’infanticide reflétait donc la brutalité de la vie à une époque où le niveau de développement des forces productives était extrêmement faible.
L’essor et le déclin de l’esclavage ont également reflété des transformations dans les fondements économiques de la société. La plupart des esclaves étaient des captifs de guerre ou des individus démunis, incapables de subvenir à leurs besoins. Tomber dans l’esclavage était considéré comme un grand malheur, mais restait néanmoins préférable à la mort, qui était souvent la seule alternative dans ces cas. Par ailleurs, l’esclavage a joué un rôle essentiel dans la production d’un important surplus, sur lequel ont reposé les progrès de diverses civilisations antiques.
Par conséquent, aux yeux des Hébreux ou des Grecs de l’Antiquité, quelqu’un qui possédait de nombreux esclaves était loin d’être vu comme un criminel ou même un exploiteur. Il (généralement un homme) était perçu comme un membre éminent de la société, qui avait été doté d’une grande maisonnée grâce à son courage, à ses compétences ou à la faveur des dieux.
Ce n’est qu’une fois que l’esclavage est devenu superflu, et même un obstacle au développement économique, que les masses ont commencé à s’opposer à l’esclavage en général. Ce n’est pas un hasard si l’abolitionnisme est devenu un mouvement de masse au moment même où la classe ouvrière, la classe des travailleurs salariés libres, connaissait une croissance rapide grâce à la révolution industrielle. Comme l’expliquait Trotsky, « la morale est le produit du développement social ». [3]
Les idées dominantes
L’une des règles morales les plus courantes, qui semble intemporelle et intrinsèquement juste pour beaucoup, est celle de ne pas voler. Inscrite dans les Dix Commandements de la Bible, cette règle est présentée comme venant littéralement du ciel, d’une autorité éternelle supérieure à la société.
Mais cette règle est le produit du développement social. Pendant l’essentiel de l’existence de l’humanité, il n’y avait ni propriété privée ni inégalités, sans lesquelles le concept même de « vol » n’a pas de sens.
Ce sont le développement de l’agriculture, il y a environ 12 000 ans, et la capacité croissante à produire un surplus, qui ont fourni la base matérielle pour l’émergence des inégalités, de la propriété privée, et par conséquent de la division de la société en classes antagonistes.
Les nouvelles relations sociales fondées sur l’exploitation de la majorité se sont naturellement reflétées dans une nouvelle morale de la classe privilégiée, qui a également monopolisé les institutions idéologiques de l’époque : l’écriture, la religion organisée, etc. L’Etat, avec ses détachements d’hommes en armes, s’est constitué pour protéger les biens des riches et, dans le même temps, défendre l’ordre public et sa morale. C’est encore le cas aujourd’hui.
La société de classes elle-même engendre constamment des comportements « immoraux », comme le vol, en même temps que le besoin de les interdire. Mais aucune prohibition ne peut réellement abolir les comportements immoraux, car ceux-ci découlent de contradictions objectives, telles que les inégalités. D’innombrables vols continuent d’avoir lieu, alors que le commandement qui les proscrit est enseigné depuis des millénaires.
Dans L’idéologie allemande, Marx et Engels expliquaient que « les pensées de la classe dominante sont aussi, à toutes les époques, les pensées dominantes ».
La classe dominante ne pourrait pas maintenir son pouvoir sur les masses si elle ne disposait que de la force brute. Elle a besoin d’autres moyens, principalement idéologiques, parmi lesquels la morale est un élément clé. La morale constitue donc un outil entre les mains de la classe dirigeante.
Déclin moral
Depuis que la société est divisée en classes exploiteuses et exploitées, la morale va de pair avec l’hypocrisie. La morale officielle prétend toujours établir des règles de conduite pour l’ensemble de la société, au nom de tous. Mais en réalité, elle justifie et maintient les relations sociales existantes, et condamne les comportements qui les remettent en question.
Le rôle fondamental de la morale de la classe dirigeante est de maintenir l’ordre social en réconciliant les classes antagonistes. Elle prétend qu’on pourrait atteindre l’harmonie sociale avec des principes de vie abstraits et universels, bien que ce ne soit pas le cas. La morale des exploiteurs sert ainsi à brouiller et à masquer la lutte des classes, dans l’intérêt de la classe dirigeante.
Par exemple, lorsque l’aristocratie féodale dirigeait la société, elle accordait une grande place aux valeurs prétendument « universelles » d’honneur et de loyauté, qu’elle propageait pour garantir la stabilité et le caractère hiérarchique du système féodal. Loin d’envisager l’égalité des hommes, la classe dirigeante exigeait que chacun respecte sa place, dans une stricte hiérarchie sociale supposément édictée par Dieu lui-même.
Par ailleurs, la classe dirigeante ne respecte jamais vraiment son propre code moral, et n’hésite pas à l’abandonner s’il menace ses intérêts vitaux. La même Eglise catholique qui prêchait aux masses l’humble soumission et la tempérance n’hésitait pas à ordonner le massacre de villes entières quand elles succombaient à des « hérésies ».
Mais si la morale des classes dirigeantes est toujours hypocrite, comment se fait-il que les masses y consentent ? Il paraît improbable que des systèmes moraux parviennent à s’imposer dans l’esprit et le cœur des opprimés pendant des siècles par la simple propagande ou par la force brute. Encore une fois, cette question est liée au développement social et à la lutte des classes.
Lorsqu’une classe dirigeante fait progresser la société, que son ordre social est stable et qu’il développe les forces productives, sa domination paraît « justifiée » aux yeux des autres classes, y compris les opprimés. Son ordre moral semble sensé. Il apparaît comme une protection nécessaire pour éviter l’effondrement de toute morale et la déchéance dans des instincts bestiaux.
C’est pourquoi tout le monde acceptait la morale féodale de l’Eglise catholique, même si chaque classe l’interprétait à sa manière. Lorsqu’on découvrait des violations de cette morale par la classe dirigeante, elles étaient considérées comme des crimes individuels. L’Enfer de Dante est rempli de rois et de papes ayant transgressé la morale chrétienne médiévale. Son Paradis est rempli d’individus, nobles et roturiers, considérés comme l’incarnation de cette morale. En somme, l’hypocrisie était considérée comme une erreur à éliminer de l’ordre moral, et non comme une caractéristique intrinsèque de cet ordre.
Cependant, lorsque le mode de production à la base de la société a fait son temps, et que le système social fondé sur ce mode de production entre dans une période de crise historique, la classe dominante ne parvient plus à maintenir son pouvoir de la même manière. Son ordre social perd tout son sens, et avec lui son ordre moral. Comme l’expliquait Ted Grant :
« L’amoralisme n’est pas un phénomène nouveau dans l’histoire. Il intervient généralement dans les périodes d’effondrement d’un ancien système social et de transition vers un nouveau système social. Quand l’ancienne classe dirigeante perd son rôle, les codes moraux liés à son pouvoir s’effondrent également. Et lors d’une période de transition, la nouvelle morale fondée sur les nouvelles relations de production prend du temps à émerger. » [4]
La période du déclin et de l’effondrement de l’esclavagisme romain regorge d’exemples de désintégration morale, en particulier parmi la classe dirigeante. Sous des empereurs comme Commode et Caracalla, la vie publique était marquée par les assassinats, les meurtres de masse et toutes sortes de dépravations. C’est dans ce contexte, à la fin du IIIe siècle, que des millions d’habitants de l’Empire romain se sont tournés vers le christianisme, à la recherche d’un nouvel ensemble de valeurs.
Né comme une obscure secte juive dans un coin reculé de l’empire, le christianisme s’est rapidement répandu parmi les Romains gentils (non-juifs). Cela s’explique en partie par la rhétorique enflammée de certains passages des Evangiles traitant de l’hypocrisie et de l’immoralité de l’élite. Par exemple :
« Malheur à vous, scribes et pharisiens hypocrites ! Vous ressemblez à des sépulcres blanchis, qui paraissent beaux au dehors, mais qui, au-dedans, sont pleins d’ossements de morts et de toute espèce d’impuretés. » [5]
De même, lors de la Renaissance en Europe aux XVe et XVIe siècles, le vieil ordre féodal était irrémédiablement brisé. La domination de l’aristocratie ne produisait plus que des crises, et toutes ses institutions morales paraissaient corrompues. L’intensité de la lutte entre les classes, et entre les aspirants au pouvoir au sein de la nouvelle bourgeoisie, se reflétait dans la morale (ou plutôt dans l’amoralisme) de l’époque. Comme le notait Trotsky :
« La politique italienne était surtout marquée par la corruption. L’art de gouverner, pratiqué par des cliques, consistait en les arts nobles du mensonge, de la trahison et du crime. » [6]
Trotsky soulignait que Machiavel, qui a vécu pendant cette période de transition, considérait la lutte pour le pouvoir politique comme un « jeu d’échecs », dans lequel les questions de morale n’avaient pas leur place. On présente souvent Machiavel comme un comploteur amoral. En réalité, il fondait sa théorie sur les agissements de la classe dirigeante de l’époque, y compris de la papauté. Vu ce qu’il exposait si ouvertement au public, il n’est pas surprenant que son œuvre la plus célèbre, Le Prince, ait été interdite par le Vatican.
C’est au moment où Machiavel rédigeait Le Prince que Martin Luther cloua ses « 95 thèses » sur les portes de l’église de la Toussaint, à Wittenberg. Luther accusait le pape et l’Eglise de corruption et d’hypocrisie pour avoir établi le commerce des « indulgences » (des paiements permettant d’obtenir le pardon de ses péchés pour accéder au paradis), et avoir accumulé des richesses obscènes sur le dos des masses.
Luther ne proposait pas le rétablissement de l’ancien ordre médiéval, ce qui était impossible, mais essentiellement une nouvelle forme de christianisme : le protestantisme. Ses conceptions morales divergeaient de celles du haut clergé. Elles impliquaient une relation plus directe et individuelle avec la parole de Dieu, sans intermédiaires superflus. C’était plus conforme aux intérêts de la bourgeoisie montante.
Dans leur combat contre l’Eglise, les bourgeois étaient peut-être conscients de défendre leurs intérêts économiques, de même que les paysans qui luttaient pour se libérer de l’oppression. Mais les masses étaient aussi motivées par leur aversion morale à l’égard d’un ordre pourrissant. Ce dégoût joua un rôle décisif dans une série de grandes révolutions, telles que la guerre des paysans en Allemagne (1524-1526), la révolution néerlandaise (1568-1648) et la guerre civile anglaise (1642-1651).
Symptôme d’une effervescence révolutionnaire dans la société, ce sentiment de dégoût s’accompagne d’une saine intransigeance morale. On l’a vu lorsque la Révolution française de 1789-1794 a déchaîné sa terreur révolutionnaire contre la monarchie et l’Eglise. Dans un discours prononcé le 5 février 1794, Robespierre le justifiait en déclarant : « La terreur n’est autre chose que la justice prompte, sévère, inflexible; elle est donc une émanation de la vertu. »
La morale bourgeoise
Lorsque la bourgeoisie a supplanté l’aristocratie et est devenue la classe dominante, les anciennes valeurs féodales discréditées ont laissé place au règne prétendument universel de la liberté et de l’égalité devant la loi.
Mais la « liberté » abstraite et universelle masquait les intérêts très concrets de la bourgeoisie, qui avait besoin de la liberté du commerce, de marchés libres et de travailleurs totalement libres de vendre leur force de travail à qui voulait et pouvait l’acheter. Ces nouvelles relations sociales se sont inévitablement reflétées dans une nouvelle morale – bourgeoise.
C’est dans ce contexte que divers penseurs bourgeois ont tenté de rationaliser la morale en la dépouillant de son apparence religieuse. Parmi ces penseurs, Emmanuel Kant (1724-1804) et Jeremy Bentham (1748-1832) sont sans doute les plus connus et les plus cités aujourd’hui.
Selon « l’impératif catégorique » de Kant, pour qu’une action soit moralement bonne, elle doit se régler « uniquement d’après la maxime qui fait que tu peux vouloir en même temps qu’elle devienne une loi universelle ». [7] En d’autres termes, avant d’agir, il faut se demander si ce serait une bonne ou une mauvaise chose que tout le monde fasse de même.
Par exemple, explique Kant, puisqu’il serait mauvais que tout le monde mente dans la société, personne ne devrait jamais mentir, en aucune circonstance. La fin ne justifie jamais les moyens si ceux-ci sont eux-mêmes immoraux.
A l’inverse, la théorie « utilitariste » de la morale élaborée par Bentham se concentre sur les conséquences des actions : la fin justifie les moyens. En ce sens, elle est plus souple que l’impératif catégorique de Kant.
Bentham base sa morale utilitariste sur le principe de recherche du plus grand bonheur pour le plus grand nombre.
Prenons l’exemple du célèbre dilemme du tramway. Un tramway que vous conduisez se dirige vers une voie sur laquelle sont attachées cinq personnes, qui vont assurément mourir. Vous pouvez intervenir activement et faire dérailler le tramway sur une autre voie, sur laquelle une seule personne est attachée.
Puisque ce n’est pas vous qui avez attaché les cinq personnes aux rails, devriez-vous ne rien faire, sous prétexte que vous n’êtes pas responsable de la mort de ces personnes ? Ou devriez-vous intervenir activement pour les sauver, et donc vous rendre directement responsable de la mort d’une personne qui aurait survécu sans cela ?
Selon l’utilitarisme, la réponse est simple. Il faut sauver les cinq personnes, car cela maximise le bonheur pour le plus grand nombre.
Mais l’utilitarisme de Bentham aborde la morale de façon aussi abstraite que l’impératif catégorique de Kant. L’un et l’autre n’ont fait que rationaliser la morale spontanée de la bourgeoisie pour lui donner une forme universelle. Et tous deux conduisent à la même hypocrisie caractéristique de la morale bourgeoise.
En réalité, les principes moraux positifs que Kant avait supposément déduit de son impératif catégorique ne différaient pas fondamentalement de la morale bourgeoise libérale qui se développait en Europe au même moment : respect de la liberté individuelle, égalité devant la loi, développement rationnel et moral pour tous grâce à l’éducation.
Si le nom de Kant n’apparaît pas souvent dans l’actualité, c’est sur sa logique que s’appuient les politiciens quand ils déclarent qu’il « ne faut jamais utiliser la violence pour régler les différends politiques ». Peu importe à la classe dirigeante et à ses valets universitaires que leurs principes « absolus » soient constamment bafoués dans tous les pays– et en premier lieu par l’Etat. Ce qui compte, c’est qu’ils puissent invoquer ces soi-disant principes chaque fois qu’ils veulent démontrer la supériorité morale de leur régime.
En politique, on rencontre aussi souvent – sinon plus – l’argument utilitariste qui justifie telle ou telle décision au nom du « bonheur du plus grand nombre ». Mais cet argument est vide de tout contenu et n’a rien d’une théorie. Il s’arrête précisément là où la réflexion devrait commencer : qu’est-ce qui permet réellement de maximiser le bonheur du plus grand nombre, et comment y parvenir concrètement ? Comme le notait Trotsky : « Le moyen ne peut être justifié que par la fin. Mais la fin a aussi besoin de justification. » [8]
Dans une guerre civile, un camp peut défendre la violence révolutionnaire en expliquant qu’elle protège la révolution, qui conduira à davantage de bonheur. Mais l’autre camp peut défendre la violence contre-révolutionnaire en expliquant que c’est la préservation de la propriété privée qui garantira le bonheur collectif.
Du point de vue utilitariste, les deux arguments se valent. Cette « théorie » ne permet pas de les départager.
En fait, l’utilitarisme permet de justifier tout et n’importe quoi. C’est une morale complètement déconnectée de la réalité matérielle et de la lutte des classes. Comme l’impératif catégorique de Kant, elle ne parvient pas à expliquer la diversité et les contradictions entre les différents types de morales qui ont vu le jour et disparu avec les différents modes de production au cours de l’histoire. Comme l’expliquait Marx à propos de Bentham :
« Le plus sèchement et le plus naïvement du monde, il pose comme homme normal le petit-bourgeois moderne, et spécialement le petit-bourgeois anglais. Ce qui est utile à ce drôle d’homme moderne et à son monde est utile en soi. Muni de ce critère, il évalue ensuite le passé, le présent et l’avenir. » [9]
Cette « théorie » est très utile à la classe dirigeante, car elle lui donne une immense souplesse pour justifier ses guerres impérialistes et ses attaques austéritaires. « Oui, il y aura de la souffrance, oui, des règles morales seront enfreintes, mais en fin de compte, c’est pour le bien de tous » : il suffit de proclamer que la démocratie et la prospérité régneront à l’issue de la guerre ou grâce à des coupes budgétaires.
Dans la pratique, la classe dirigeante combine généralement les arguments de ces deux théories apparemment opposées. Par exemple, l’impérialisme américain consacre dans la loi le droit « absolu » à ne pas être torturé, tout en maintenant des camps de torture comme celui de la baie de Guantanamo – au nom de la « lutte contre le terrorisme », qui « sauve des vies ».
Hypocrisie
La morale bourgeoise a donc toujours été empreinte d’hypocrisie. Mais à certaines périodes, la gravité de la crise et l’intensité de la lutte des classes poussent la classe dominante à abandonner ouvertement une grande partie de ses propres normes morales. Trotsky l’observait en 1940 :
« Nulle époque du passé ne fut aussi cruelle, aussi brutale et aussi cynique que la nôtre. Politiquement, la moralité n’a absolument pas progressé par rapport aux standards de la Renaissance et à ceux d’époques encore plus lointaines. » [10]
On peut en dire autant de notre époque. Le capitalisme traverse une crise profonde et historique. Il ne parvient plus à faire avancer la société. L’ancien ordre politique, diplomatique et moral a été gravement ébranlé, et la lutte des classes commence à s’intensifier. En parallèle, la cruauté, le cynisme et l’hypocrisie de la classe dirigeante apparaissent en pleine lumière. La crise du système capitaliste prend aussi la forme d’une crise morale.
Quand Trump déclare « Je veux le Groenland », il abandonne le langage sophistiqué de la diplomatie pour exprimer directement le point de vue de l’impérialisme américain. Mais au fond, il n’est pas plus cruel ou cynique que le reste de la classe dirigeante actuelle.
Les gouvernements libéraux du monde entier se posent en grands défenseurs de la paix, tout en armant et en soutenant le régime génocidaire israélien. S’ils condamnent régulièrement les bombardements des villes ukrainiennes par la Russie – et vont jusqu’à accuser Poutine de commettre un « génocide » –, ils aident activement Netanyahou à bombarder, torturer et affamer des centaines de milliers de Palestiniens.
Au nom de son passé nazi, qui lui conférerait une sorte d’autorité morale sur la question de l’antisémitisme, la classe dirigeante allemande enferme les militants qui scandent des slogans pro-palestiniens. Et tout en se félicitant d’avoir « tiré les leçons du passé », elle mène une campagne de réarmement effrénée et impose l’austérité aux masses pour renforcer sa domination impérialiste sur l’Europe.
Pour détourner l’attention de leurs politiques d’austérité criminelles, les politiciens bourgeois trouvent des boucs émissaires. Ils se posent cyniquement en défenseurs des travailleurs nationaux contre les immigrés, des femmes contre les personnes transgenres, etc.
Mais le plus marquant, c’est que les masses du monde entier commencent à percevoir l’hypocrisie répugnante des classes dirigeantes.
On en a eu un exemple clair avec le mouvement pour la Palestine, qui fait l’objet de féroces attaques de l’establishment impérialiste. Malgré les vociférations sur son prétendu antisémitisme, ce mouvement a massivement grandi depuis le 7 octobre 2023.
A travers le monde, des millions de personnes ont vu la vérité derrière la campagne de mensonges. La popularité des gouvernements a particulièrement pâti de leur soutien à Israël, ces derniers mois, en particulier dans la jeunesse. La colère et le dégoût grandissent à l’égard d’un système dont l’élite dirigeante sème la violence et la haine, puis calomnie et condamne ceux qui s’y opposent.
Comme le disait Abraham Lincoln : « On peut tromper une partie du peuple tout le temps, et tout le peuple une partie du temps. Mais on ne peut pas tromper tout le peuple tout le temps. »La morale, arme de la classe dirigeante, finit par se retourner contre son maître.
Comme l’a révélé le cas de Luigi Mangione, une partie importante de la population rejette déjà – au moins en partie – la morale officielle. L’incroyable mouvement Black Lives Matter de 2020 en a été une autre illustration. Après le meurtre de George Floyd, 54 % des Américains estimaient que l’incendie du commissariat de police de Minneapolis était justifié.
L’idée que le système est injuste et que nous sommes gouvernés par une élite hypocrite et égoïste gagne du terrain. Cela signifieque les masses tolèrent de moins en moins le pouvoir de la bourgeoisie, qui a épuisé son rôle historique.
Le phénomène du trumpisme exprime la même tendance. Pendant des années, les médias « respectables », les politiciens, les chefs d’entreprise, les célébrités, etc., se sont acharnés contre Trump, sur des bases politiques, mais surtout sur des bases morales. Ils l’ont traité de menteur, de tricheur, de coureur de jupons, de misogyne, de violeur, de raciste, de traître à la nation, de dictateur et même de fasciste ! Satan avec une mèche blonde, en somme. L’analyse politique a laissé place à la démonologie. Ils ont même tenté de l’envoyer en prison, et ont affiché leur consternation à l’idée qu’un « criminel condamné » puisse devenir président des Etats-Unis.
Mais aucune de ces attaques morales n’est parvenue à miner le soutien à Trump. En réalité, nombre d’entre elles l’ont même renforcé ! Cela ne veut pas dire que 77,3 millions d’Américains soutiennent avec enthousiasme toutes les actions de Trump. Mais des millions de personnes – dont une importante section de la classe ouvrière – se sont tournées vers lui parce qu’elles estiment que ses détracteurs sont coupables de tout ce dont ils l’accusent, et qu’ils manipulent cyniquement ces questions morales pour défendre leur pouvoir et leurs privilèges. Il y a effectivement de bonnes raisons de le penser.
La lutte des classes
Il ne faut surtout pas voir ces évolutions comme des signes de l’apathie morale ou de l’immoralité de la classe ouvrière. Elles découlent plutôt d’une profonde révulsion morale à l’égard de l’ordre établi. Comme on l’a déjà vu dans l’histoire de la lutte des classes, cela a des implications révolutionnaires.
Avec l’intensification de la lutte des classes, les conceptions morales de la classe ouvrière entrent en conflit croissant avec la morale officielle de la classe dirigeante. Lorsque des travailleurs se mettent en grève, ils balaient le grand principe abstrait de la solidarité « entre tous les hommes », qui laisse place à une solidarité concrète entre travailleurs et à une haine à l’égard des patrons. Les piquets de grève ont leur propre code moral, qui est bien plus fort et plus profondément ressenti que toute morale abstraite, car son contenu de classe est clair.
Les communistes s’appuient sur la forme la plus élevée et la plus claire de cette conscience de classe prolétarienne. Comme l’expliquait Trotsky, leur morale approuve tous les moyens qui
« accroissent la cohésion du prolétariat, lui insufflent dans l’âme une haine inextinguible de l’oppression, lui apprennent à mépriser la morale officielle et ses suiveurs démocrates, le pénètrent de la conscience de sa propre mission historique, augmentent son courage et son abnégation. » [11]
C’est pourquoi, poursuivait-il :
« Les questions de morale révolutionnaire se confondent avec les questions de stratégie et de tactique révolutionnaires. L’expérience vivante du mouvement, éclairée par la théorie, leur donne la juste réponse. » [12]
La violence
A ce propos, on nous demande souvent si les marxistes prônent la violence.
La question de la violence est généralement posée comme une question théorique abstraite. Par exemple, les pacifistes s’opposent à la violence en général, quel que soit le contexte. Ils considèrent la non-violence comme une norme morale, obligatoire pour tous et pour toujours. Les dirigeants réformistes de la classe ouvrière reprennent souvent les arguments pacifistes. Ils affirment que s’ils recourent à la violence pour atteindre leurs fins, les révolutionnaires sont tout aussi condamnables que les dirigeants qu’ils souhaitent renverser.
Les marxistes, pour leur part, considèrent le monde tel qu’il est, et non tel qu’ils aimeraient qu’il soit. Et le fait est que la violence et la guerre font partie des fondements du capitalisme.
Dans sa lutte contre les capitalistes des nations rivales et contre les travailleurs de tous les pays, la classe capitaliste a de nombreuses armes à sa disposition : la propagande, la diplomatie, la ruse, etc. Mais en fin de compte, lorsque la lutte entre les nations et entre les classes atteint son paroxysme, c’est la force brute qui tranche les grandes questions historiques.
D’où l’ampleur des investissements dans la police et l’armée. L’Etat permet à la classe dirigeante de s’arroger un monopole de la violence, qu’elle fait sanctifier moralement par l’Eglise, les médias et le système éducatif.
Tant que le système capitaliste se maintiendra, la violence restera une réalité quotidienne, et c’est contre cette violence que nous nous battons. Par conséquent, la fin de la violence et des guerres suppose de renverser le capitalisme. Et dans le cadre de cette lutte révolutionnaire, la question de la violence se pose de façon concrète.
En 2019, au Soudan, un puissant mouvement de masse révolutionnaire a renversé le régime autoritaire d’Omar Al-Bashir. La junte militaire qui l’a remplacé au pouvoir n’a pu se maintenir que par une violence brutale.
Dans ce contexte, pour atteindre les objectifs de la révolution, il aurait fallu armer la classe ouvrière et les pauvres, ce qui leur aurait permis de résister aux attaques des « Forces de soutien rapide » de la contre-révolution. Pour la révolution, c’était une question concrète de vie ou de mort.
Mais les dirigeants petits-bourgeois de la révolution, qui avaient fait de la « non-violence » leur credo, s’y sont refusés. Les travailleurs se sont ainsi retrouvés sans défense, exposés aux coups, aux viols et aux meurtres perpétrés par le régime. En somme, les dirigeants ont sacrifié la révolution sur l’autel du pacifisme, ce qui a eu des conséquences brutales.
Aujourd’hui, le Soudan est en proie à une guerre civile sanglante. Voilà ce que le pacifisme a apporté à la classe ouvrière soudanaise. Il a provoqué une violence bien plus grande que celle que les masses auraient dû exercer pour renverser l’ancien régime et désarmer les bandes contre-révolutionnaires. C’est une loi de l’histoire : la violence que la contre-révolution exerce contre la majorité, contre les ouvriers et les paysans révolutionnaires, est toujours bien plus brutale et généralisée que la « violence » de la révolution, qui vise à désarmer une minorité exploiteuse.
Cet exemple démontre que le pacifisme est non seulement inutile, mais même extrêmement dangereux pour un mouvement révolutionnaire. Les marxistes n’ont rien à voir avec cela.
Nous ne sommes ni pour ni contre la violence en général. Notre position dépend de la situation concrète qui se présente à nous. Pour nous, la violence qu’un oppresseur exerce pour maintenir son esclave enchaîné n’est pas comparable à celle que l’esclave utilise pour briser ses chaînes. La violence d’Israël n’est pas du même ordre que celle des Palestiniens.
Pour leur part, les pacifistes finissent par mettre sur un pied d’égalité la violence des opprimés et celle des oppresseurs, pour le plus grand bonheur des impérialistes.
Le terrorisme
Puisque nous ne nous opposons pas à la violence dans l’absolu, est-ce à dire que nous préconisons le recours à la violence sous toutes ses formes, tant qu’elle vise à renverser le capitalisme ?
Non. L’émancipation de l’humanité ne peut être réalisée que par une révolution socialiste, où la classe ouvrière prend le pouvoir pour diriger elle-même la société. Par conséquent, les seules tactiques efficaces sont celles qui rendent la classe ouvrière consciente de son rôle dans la transformation de la société.
Dernièrement, Luigi Mangione a suscité une immense sympathie dans la jeunesse, où beaucoup le considèrent comme un héros. Son cas témoigne de la puissante colère de classe qui agite les Etats-Unis, et soulève une question importante : les assassinats et les actes terroristes individuels sont-ils des moyens efficaces pour renverser le système ?
Après le choc provoqué par l’assassinat en question, le capitalisme américain est évidemment resté intact. Les PDG, les politiciens et les individus sont remplaçables. Et après les avoir remplacés, le système de santé criminel continue de condamner des milliers de personnes à la faillite et à une mort prématurée.
Bien sûr, nous avons une immense sympathie pour ceux qui considèrent Luigi Mangione comme un héros et condamnent l’hypocrisie d’une « justice » qui permet le meurtre de milliers de personnes par la classe dirigeante. Nous n’avons pas d’objections morales abstraites à l’égard des actes dont Mangione est accusé, mais nous remettons en cause leur efficacité.
L’histoire montre que le terrorisme individuel et les méthodes de guérilla, isolés et déconnectés de la lutte des classes, tendent à produire l’inverse de ce qu’ils recherchent. En substituant les actions d’une minorité, voire d’un seul individu, à l’action collective de la classe ouvrière, ils ne renforcent ni son unité ni son niveau d’organisation. Ils ne renforcent pas non plus la confiance des travailleurs dans leur capacité à renverser le système.
Ce genre de tactique revient à expliquer aux travailleurs qu’ils n’ont qu’à compter sur des individus dévoués pour se battre à leur place. Or c’est précisément l’inverse qu’il faut expliquer.
En outre, ces méthodes ont tendance à renforcer l’appareil répressif de l’Etat, qui durcit ses instruments pour lutter contre les soi-disant « terroristes ». Ces méthodes contribuent donc, en fin de compte, à renforcer la violence de la bourgeoisie, sans pour autant créer les puissantes organisations dont la classe ouvrière a besoin pour résister à ces attaques.
Dans certaines circonstances, les marxistes peuvent soutenir des actes individuels de violence ou de sabotage liés à la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière. Par exemple, dans le contexte d’une révolution ou d’une guerre civile, l’assassinat du chef d’une bande fasciste ou d’une armée réactionnaire serait pleinement justifié. Mais agir ainsi en l’absence de tout mouvement révolutionnaire peut produire l’effet inverse.
C’est pourquoi les marxistes ne peuvent pas simplement proclamer par avance, et dans l’absolu, quelles tactiques sont ou ne sont pas acceptables en toutes circonstances. Seule l’expérience vivante des luttes du mouvement ouvrier, nourrie par la théorie, peut répondre à cette question.
Les principes révolutionnaires
Dans l’histoire, les mouvements révolutionnaires ont toujours été accusés d’être sanguinaires, immoraux et dangereux pour la société. Ce fut le cas des premiers chrétiens dans l’Empire romain, des ouvriers chartistes, et c’est le cas des communistes depuis plus d’un siècle.
Quand les masses russes ont pris le pouvoir sous la direction du Parti bolchevik de Lénine et Trotsky, en 1917, les bolcheviks ont été diabolisés. La classe dirigeante a lancé une campagne pour les condamner moralement, sur la base de mensonges et de calomnies. Dans le monde entier, les communistes ont été pourchassés, souvent massacrés, au nom de la préservation de « l’ordre », de la « civilisation » et, bien sûr, de la « morale ». Par la suite, les horreurs du stalinisme ont fourni un prétexte parfait aux capitalistes pour attaquer le communisme dans son ensemble, et le salir encore davantage.
En 1938, à l’époque des derniers procès de Moscou, Trotsky a écrit un ouvrage intitulé Leur morale et la nôtre. Le régime stalinien accusait alors des milliers de personnes, dont d’anciens bolcheviks, de crimes imaginaires. Beaucoup d’entre eux furent condamnés à mort comme « trotskystes » et comme « agents fascistes ».
Pourquoi Trotsky a-t-il écrit sur la morale à ce moment-là ?
Parce que de lâches intellectuels petits-bourgeois – des réformistes aux anarchistes – en ont profité pour condamner l’immoralité du communisme, dont ils ont soudainement découvert l’incompatibilité avec les grands principes de la morale abstraite.
Coincée entre les deux grandes classes antagonistes, la petite bourgeoisie est incapable d’indépendance morale et politique. Elle finit donc souvent par servir de courroie de transmission de l’idéologie dominante des capitalistes au sein du mouvement ouvrier.
Il suffit de voir toutes ces personnalités « de gauche » qui ont abandonné le peuple palestinien de peur que l’establishment les traite d’« antisémites », et qui ont même rejoint la chasse aux sorcières contre un « antisémitisme de gauche » fabriqué de toutes pièces.
Ces dernières années, la classe dirigeante a tiré profit de la mentalité de pureté morale qui s’est installée dans une grande partie de la gauche. L’obsession pour la création de « safe spaces » conduit à ostraciser et à liquider toute organisation de gauche touchée par des comportements immoraux. On finit par consacrer plus de temps à surveiller la moralité qu’à lutter pour un nouvel ordre social. La gauche doit rejeter cette impasse moraliste, sous peine de disparaître !
Les communistes doivent rester absolument implacables face aux idées étrangères à la classe ouvrière. Comme l’observait Trotsky : « Le marxiste révolutionnaire ne saurait aborder sa tâche historique sans avoir rompu moralement avec l’opinion publique de la bourgeoisie et de ses agents au sein du prolétariat. » [13]
On nous presse de toutes parts de nous soumettre à la morale dominante et à « l’opinion publique ». On nous répète constamment que nous ne devrions pas être si « extrêmes », que nous ne devrions pas tenter de recruter les gens à notre parti révolutionnaire, que nous ne devrions pas demander de l’argent pour financer notre mouvement. En somme, nous devrions renoncer à l’idée impudente de nous organiser de façon professionnelle pour renverser le système.
Après tout, nous vivons dans une société supposément « civilisée », où il existe des normes de bonne conduite. Les réformistes ont tellement cédé à cette fantasmagorie morale qu’ils y croient plus que les bourgeois eux-mêmes !
Leur opportunisme les pousse à respecter les règles du système capitaliste, dont ils reconnaissent non seulement l’Etat, mais aussi la morale. En liant le mouvement ouvrier à ces normes hypocrites, ils l’ont honteusement désarmé, et lui ont préparé d’innombrables défaites.
Il est naturel que les réformistes cherchent à faire taire ceux qui refusent de se plier à leurs règles. Il en sera toujours ainsi. Mais nous avons le devoir de défendre nos principes révolutionnaires. Nous devons défendre les intérêts de la classe ouvrière et mépriser l’opinion de la classe dirigeante et de la « gauche » petite-bourgeoise.
Il est très difficile de résister seul à ces pressions. Notre force vient de notre organisation, de la lutte collective, et de l’expérience de milliers de marxistes à travers le monde. Nous n’avons jamais eu autant besoin d’une telle organisation.
Au milieu des horreurs et des mensonges du capitalisme pourrissant, un mouvement grandit. C’est un mouvement pour une nouvelle forme de société, libérée de l’exploitation, de l’inégalité, et de l’hypocrisie qui en découle. Comme l’a si bien dit Trotsky : « participer à ce mouvement les yeux ouverts, avec une volonté tendue, telle est bien la satisfaction morale par excellence qui puisse être donnée à un être pensant ! » [14]
C’est à ce mouvement que les communistes consacrent leurs vies.
[1] J. Shapiro, cité dans ‘‘He is no hero’: Pennsylvania governor rips people praising UnitedHealthcare CEO’s suspected killer’, Independent, 10 décembre 2024.
[2] Sondage du collège Emerson, ‘December 2024 National Poll: Young Voters Diverge from Majority on Crypto, TikTok, and CEO Assassination’, 17 décembre 2024.
[3] Léon Trotsky, Leur morale et la nôtre.
[4] Ted Grant, « Marxism versus New Fabianism – Part Two » in The Unbroken Thread, Fortress, 1989, p. 535 [Traduction libre].
[5] Matthieu 23:27
[6] Léon Trotsky, Staline, Syllepse, p. 812.
[7] Emmanuel Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs.
[8] Léon Trotsky, Leur morale et la nôtre.
[9] Karl Marx, Le Capital, Livre I, PUF, p. 683.
[10] Léon Trotsky, Staline, Syllepse, p. 42.
[11] Léon Trotsky, Leur morale et la nôtre.
[12] Ibid.
[13] Ibid.
[14] Ibid.

