Florent Veillon est salarié depuis quinze ans chez Enedis, entreprise détenue par EDF et chargée de la gestion du réseau de distribution électrique français. Il est élu à la commission exécutive (CE) de la CGT Energies 33. Il nous a parlé des difficultés liées à son secteur et de la stratégie que devrait défendre la CGT.


Peux-tu expliquer ton parcours au sein d’Enedis ?

Je suis technicien spécialisé sur la partie « terminal de branchement », c’est-à-dire tout ce qui concerne les compteurs et leur alimentation. Je gère les dépannages sur place et les rendez-vous clients en fonction des demandes : augmentation de la puissance prévue dans le contrat, modification des plages d’heures creuses, etc.

D’abord, j’ai été technicien d’astreinte : je travaillais de 8 h à 17 h chaque jour, mais une semaine par mois, je devais aussi être disponible 24 heures sur 24, y compris le week-end. Je pouvais être mobilisé toute la nuit en cas de tempête ou d’aléas climatiques.

Par la suite, je suis devenu technicien préparateur. J’assure toujours certaines interventions, et je gère également la programmation des chantiers via un logiciel spécifique, depuis un bureau. 

Peux-tu nous parler des difficultés rencontrées dans ton métier ?

La direction nous fixe des objectifs individuels et collectifs. Nous avons plusieurs critères à respecter, dont des délais pour rétablir l’électricité en cas de coupure, par exemple. Si ces délais sont dépassés, la Commission de régulation de l’énergie (CRE) impose des pénalités financières qui se répercutent sur les directions régionales. Cela réduit les budgets et peut impacter les conditions de travail des agents ainsi que leur rémunération.

Mais les délais sont de plus en plus difficiles à respecter : le réseau électrique existe depuis plus d’un siècle et n’est pas toujours correctement entretenu, faute d’investissement. De manière générale, la direction part de plus en plus du principe que tant que ça fonctionne, on laisse en l’état et on n’investit pas. Ça veut dire que, quand ça tombe en panne, il faut tout remplacer et que les réparations prennent beaucoup plus de temps. Cette logique d’économie signifie que les usagers subissent des coupures plus longues et un service moins fiable.

Nous avons aussi à gérer, pour chaque chantier, le nombre de personnes nécessaires, le matériel, le parc de véhicules, les contraintes sécuritaires, etc. Autant de responsabilités qui font peser une forte pression sur nos épaules, d’autant plus forte qu’on manque de personnel.

Les postes ne sont plus attractifs. À Bordeaux, les salaires des techniciens sont tellement bas qu’ils ne permettent pas de vivre décemment, notamment car les loyers sont trop élevés. Sur notre secteur, il manque 14 techniciens, et le travail est réparti entre les salariés restants, qui se retrouvent donc surchargés.

Ce manque de personnel touche surtout les travailleurs d’astreinte, qui interviennent parfois sur le réseau plus de 12 heures par jour et 48 heures par semaine. Normalement, il n’est pas possible de travailler au-delà de ces durées, sauf en cas de dérogations exceptionnelles de l’inspection du travail. Mais, notre direction bénéficie en ce moment d’une dérogation permanente, ce qui fait que les travailleurs d’astreinte sont exposés à de lourds risques de fatigue.

Pour faire des économies sur les embauches, Enedis externalise la gestion de certains domaines à des prestataires privés, comme Eiffage Energie Systèmes. Mais la prise en charge des demandes est moins efficace : la multiplication des intermédiaires rallonge les délais et des informations se perdent.

Les conditions de travail chez ces prestataires sont aussi plus dures que les nôtres. En définitive, ce sont les usagers et les salariés qui pâtissent de cette situation.

 Quelles sont les perspectives pour le secteur de l’énergie dans les années à venir ?

Même si EDF appartient encore à l’Etat, le groupe est géré comme une entreprise privée. La direction pousse vers toujours plus de rentabilité, parfois au détriment même de la productivité. Le service public passe au second plan.

Les décisions prises par la direction sont parfois complètement déconnectées des besoins réels. Pour donner un exemple concret : lors des tempêtes, nous avons besoin de gros groupes électrogènes, qui coûtent plusieurs millions d’euros, afin d’alimenter le plus de personnes possible le temps de traiter les pannes. Certaines directions investissent dans ce matériel alors qu’elles n’en ont pas forcément besoin, tandis que, dans d’autres régions où les équipes sont en sous-effectif et qui sont plus exposées à des risques de tempêtes, la direction refuse d’engager les dépenses nécessaires pour se doter de ces groupes.

C’est pour ça que je pense que le secteur doit être placé sous le contrôle démocratique des travailleurs. S’ils prenaient les décisions, ils pourraient rediriger les dépenses et la production vers les besoins des usagers, en investissant dans le développement et l’entretien d’un réseau robuste, capable de faire face aux aléas climatiques et d’être réalimenté rapidement en cas de coupure.

Ce mot d’ordre prend une importance capitale avec la crise énergétique actuelle, dont les géants privés de l’énergie profitent pour nous piller encore plus. Depuis 1946 et la nationalisation des entreprises électriques et gazières (création d’EDF-GDF), un tarif réglementé est fixé par l’Etat afin de refléter le plus fidèlement possible le coût de production pour le consommateur final.

Depuis l’ouverture à la concurrence en 2007, EDF doit revendre une partie de son électricité à prix coûtant à des fournisseurs privés comme TotalEnergies, Direct Energie, etc. Ces entreprises privées n’ont qu’un seul objectif : faire du profit et spéculer. Donc, elles profitent de la situation pour faire varier le prix du kilowattheure : pendant la guerre en Ukraine, les factures d’électricité ont explosé.

Si ces entreprises étaient nationalisées et intégrées à un service public de l’énergie placé sous le contrôle démocratique des travailleurs, l’électricité serait moins chère : il existerait un tarif régulé, qui resterait stable malgré les crises.

 Peux-tu nous parler de ton activité dans la CGT ?

Je suis à la CGT depuis dix ans, je suis élu au Comité social et économique (CSE) de l’entreprise et je siège également à la Commission exécutive de la CGT Energie 33 depuis 2023.

Ce sont les répressions des mouvements contre la loi Travail en 2016 et contre la réforme des retraites en 2023 qui m’ont poussé à m’investir davantage dans le syndicat. Lors du mouvement de 2023, nous avions organisé des « mises en sobriété énergétique », c’est-à-dire des coupures de courant dans divers bâtiments publics et entreprises.

J’ai alors pu voir de très près la répression syndicale : trois de mes collègues ont été placés en garde à vue de manière violente et ont écopé de 18 mois de prison avec sursis. J’aurais pu faire partie de ces militants. Cela m’a fait prendre conscience des méthodes de notre ennemi de classe.

La CGT Energies est une fédération combative de la CGT. Nous revendiquons la semaine de 32 heures, la retraite à 60 ans et l’égalité salariale entre les femmes et les hommes. Mais avec la stratégie actuelle de la direction confédérale, qui consiste à faire des grèves « sautes-moutons », c’est ingagnable. Nous aurions besoin de campagnes d’agitation auprès des travailleurs pour construire des grèves reconductibles, mais ça n’est jamais évoqué par la direction de la CGT.

 Le 54congrès de la CGT aura lieu du 1er au 5 juin prochains. Quel est ton avis sur le document d’orientation de la direction sortante ?

Ce document est une coquille vide. Il se déresponsabilise des échecs des principales luttes en reportant la faute sur les bases syndicales : celles-ci auraient un problème d’organisation, n’arriveraient pas assez à recruter…

Quant aux mesures avancées, elles manquent de concret : il faudrait laisser plus d’espaces d’échanges aux cadres et aux agents de maîtrise, renforcer les relations avec les unions départementales… Cela ne veut pas dire grand-chose. En réalité, le fond du texte a pour objectif de préserver le statu quo, et ainsi de laisser les directions confédérales et fédérales renouveler leur mandat sans que rien ne change.

J’ai aussi lu la contribution au débat du média Unité CGT, qui a une terminologie plus radicale que le document d’orientation, mais je regrette qu’il n’y ait pas de propositions réelles, ni d’actes entrepris pour s’opposer concrètement à la stratégie de la direction confédérale.

Cela exprime l’absence d’une vraie lutte entre l’aile gauche et la direction au sein du syndicat, alors même qu’il existe des clivages. Malheureusement, le texte n’est pas du tout discuté entre les adhérents de la section. Mais il sera discuté et voté à la CE dans laquelle je siège, ce qui va permettre de mettre à nu les différentes tendances qui y existent. Chez de jeunes camarades syndiqués, il y a une radicalité qui se fait sentir – et celle-ci peut s’amplifier.

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