La guerre au Moyen-Orient déstabilise gravement l’économie mondiale. L’Agence internationale de l’énergie (AIE) a qualifié la situation actuelle de « plus grande perturbation de l’approvisionnement de l’histoire du marché mondial du pétrole ».
Avant la fermeture du détroit d’Ormuz, il y transitait plus de 20 % du commerce mondial de gaz et de pétrole, ainsi qu’un tiers du commerce d’engrais cruciaux pour la production agricole de nombreux pays.
Ce choc aura un impact durable sur les prix du pétrole et du gaz : s’il a suffi de quelques jours pour que la guerre affecte le trafic mondial des hydrocarbures, le retour à la normale sera beaucoup plus long.
Chocs multiples
La guerre a fait chuter la production, dans la région, de 11 millions de barils par jour. Mécaniquement, cette baisse – combinée à la chute des exportations – réduit l’offre globale et se traduit par une augmentation des prix.
Les missiles et drones iraniens ont endommagé une dizaine d’infrastructures pétrolières, autant d’installations gazières et quatre pipelines. En outre, faute de capacités de stockage suffisantes, plusieurs pays ont volontairement réduit leur activité : au cours du mois de mars, le Bahreïn a pratiquement interrompu sa production de pétrole. Elle a chuté de 78 % en Irak, de 65 % au Koweït et de 25 % en Arabie saoudite.
Les installations pétrolières reposent sur des technologies complexes, de sorte que l’on ne peut pas relancer la production du jour au lendemain.
La perturbation du détroit de Bab el-Mandeb, situé à l’entrée de la mer Rouge, a aussi un impact important sur le trafic de marchandises. Il y a été réduit de moitié. Avant le début de l’agression impérialiste contre l’Iran, autour de 30 % des conteneurs transportés dans le monde empruntaient ce passage.
La crise actuelle fait penser au choc pétrolier de 1973, lorsque la guerre du Kippour – entre Israël et une coalition de pays arabes – avait provoqué une augmentation brutale des prix du pétrole, précipitant l’économie mondiale dans sa première grande récession depuis la guerre de 1939-1945. Mais à l’époque, les grandes puissances capitalistes sortaient de plusieurs décennies de forte croissance. Aujourd’hui, l’économie mondiale ne s’est toujours pas remise de la récession de 2008-2009. Par exemple, la croissance moyenne du PIB français était de 5 % entre 1945 et 1973 ; elle s’est située aux alentours de 1 % entre 2008 et 2025.
Autre différence par rapport aux années 1970 : les économies du Moyen-Orient – à commencer par l’Arabie saoudite et l’Iran – ont développé une industrie moderne dans de nombreux secteurs. L’une des plus grandes usines d’engrais au monde se situe en Arabie saoudite. Les pays du Golfe produisent près de 10 % de l’aluminium mondial et occupent une place stratégique dans l’approvisionnement en hélium, en soufre et en brome, qui sont des ressources essentielles à de nombreuses industries, dont celle des semi-conducteurs.
Devenue un centre majeur de la pétrochimie, l’Arabie saoudite fournit une part significative des importations européennes de plastique. L’aéroport de Dubaï, aux Emirats arabes unis, s’est imposé comme la première plate-forme aéroportuaire mondiale en nombre de passagers. Les conséquences immédiates du conflit – sans parler des conséquences à plus long terme – ne se cantonnent donc pas au seul secteur énergétique.
Spéculation et hausse des prix
La pétrochimie, l’agro-industrie et les transports, entre autres, sont fortement perturbés, ce qui entraîne une hausse des prix et des tensions sur les approvisionnements des entreprises. Le prix du polyéthylène, l’un des plastiques les plus utilisés pour l’emballage des produits, est passé d’environ 1400 euros à près de 2000 euros la tonne. L’aviation civile doit faire face à une flambée du kérosène, dont le prix en Europe a été multiplié par 2,5 par rapport à la moyenne de 2025, selon l’Association internationale du transport aérien. En conséquence, plusieurs compagnies aériennes ont déjà prévu des suppressions de vols, car ils ne sont plus assez rentables dans de telles conditions.
Pour l’instant, l’inflation est essentiellement tirée par l’augmentation des prix de l’énergie : en France, ils ont augmenté de 7,3 % au cours du seul mois de mars, selon l’Insee. Les prix du gazole atteignent des sommets inégalés depuis 1985. Sous l’effet de cette hausse, l’inflation était de 1,7 % en mars, contre 0,9 % en février, et elle devrait dépasser les 2 % au cours de l’été. Lorsque le prix de l’énergie augmente, cela se répercute inévitablement sur l’ensemble de la chaîne de production, des matières premières jusqu’aux produits finis.
Ce mécanisme affecte tout particulièrement les produits de première nécessité, à commencer par les biens alimentaires, qui sont très sensibles au prix de l’énergie. Ce sont les travailleurs les plus modestes qui sont en première ligne, car ce sont eux qui consacrent une fraction relativement importante de leurs dépenses à l’alimentation. Cette situation est d’autant plus insoutenable que les ménages viennent tout juste de sortir du choc inflationniste de 2022, au cours duquel les produits alimentaires ont augmenté de 21 %.
Dans les pays les plus pauvres, c’est un scénario cauchemardesque qui se profile pour les populations. Au Bangladesh, les files d’attente devant les stations-service s’allongent sur plusieurs centaines de mètres, et il faut parfois attendre une journée entière pour espérer être servi. Les écoles ont été partiellement fermées, et la réduction des activités économiques liée aux prix de l’énergie risque de plonger des masses de pauvres dans une situation d’insécurité alimentaire.
Indermit Gill, le chef économiste de la Banque mondiale, s’attend à une augmentation d’environ 20 % du nombre de personnes en situation d’insécurité alimentaire aiguë à l’échelle globale. A ce jour, 300 millions de personnes en sont frappées.
De leur côté, les multinationales du pétrole et du gaz se frottent les mains. En Bourse, l’action du groupe TotalEnergies a grimpé de 14 % depuis le début du conflit. Selon une étude de Greenpeace, le groupe a enregistré un « surprofit » de 2,9 milliards d’euros sur cette période. Il avait notamment anticipé la fermeture du détroit d’Ormuz en achetant des stocks à moindre coût avant la hausse brutale des cours. L’Union française des industries pétrolières (Ufip) a reconnu que les marges brutes des raffineurs ont été multipliées par quatre depuis le début de la guerre. Pendant que les travailleurs subissent une baisse de leur pouvoir d’achat, les capitalistes se gavent encore plus que d’habitude en spéculant sur les marchés.
Stagflation
Le FMI a révisé ses perspectives de croissance à la baisse et n’exclut pas une récession généralisée en cas de conflit prolongé. De son côté, la Banque de France a baissé à 0,9 % les prévisions de croissance du pays pour 2026. L’économie mondiale – et tout particulièrement l’Europe – se dirige (au mieux) vers une forme de « stagflation » : une stagnation de la production doublée d’une inflation élevée.
Le continent européen est particulièrement exposé au choc énergétique. Il était déjà privé du gaz et du pétrole russes du fait de la guerre en Ukraine ; il est désormais privé d’une partie significative de ses importations en provenance du Moyen-Orient.
Enfin, la guerre en Iran n’est pas la seule menace qui pèse sur la croissance mondiale : les bulles spéculatives autour des entreprises de l’IA, la surabondance de crédit privé, le niveau élevé de l’endettement public, la hausse des droits de douane et la surproduction qui mine plusieurs secteurs industriels sont autant de facteurs qui pourraient aggraver encore la situation. Notre article Les bulles spéculatives menacent l’économie mondiale revient plus en détail sur ces questions qu’on ne peut pas aborder ici.
Qui doit payer ?
La classe dirigeante française est inquiète, car elle sait qu’elle n’a plus qu’une seule carte en main : dans un contexte où l’endettement de l’Etat atteint des niveaux insoutenables, elle n’a pas d’autre option, de son point de vue de classe, que de transférer tout le poids de la crise sur les épaules des travailleurs et des classes moyennes.
Face à l’inflation, la gauche et le mouvement syndical doivent préparer un solide plan de bataille pour obtenir l’indexation des salaires sur les prix à la consommation. Cette campagne devrait aussi être menée sous le mot d’ordre de la nationalisation du secteur énergétique – sans indemnisation des gros actionnaires.
Dans le contexte actuel, une telle campagne rencontrerait un écho très favorable dans la masse de la population, qui est ulcérée par le contraste entre ses difficultés quotidiennes croissantes et la gabegie de profits qui règne au sommet d’entreprises telles que TotalEnergies.

