Ce numéro de Révolution paraît la veille de la mobilisation du 5 novembre, qui sera sans doute massive. Tous les secteurs de l’économie, toutes les couches exploitées et opprimées de la population seront représentés. Et une fois de plus la jeunesse lycéenne, étudiante et salariée marquera cette journée de son énergie, de son enthousiasme et de sa radicalité.
Le Monde affirme que le lendemain, 6 novembre, le gouvernement pourrait annoncer de nouvelles mesures pour « répondre » à la colère sociale. Lecornu et sa clique veulent constater l’ampleur de la mobilisation – et en particulier des grèves – avant de décider quelles nouvelles miettes il nous jettera. Dans tous les cas, elles seront aussi dérisoires que celles jetées aux lycéens et aux étudiants, fin octobre.
Le gouvernement craint que des concessions significatives encouragent la lutte des classes, au lieu de la désamorcer. D’où sa stratégie reposant essentiellement sur la sauvagerie policière, la restriction de nos droits démocratiques, les menaces, les mensonges éhontés et la propagande raciste. Mais il y a aussi – et d’abord – une base économique à l’odieuse « réponse » du gouvernement aux revendications légitimes des masses, ces deux derniers mois.
Marasme économique et crise de la dette
La crise de la dette publique s’aggrave de semaine en semaine. Les taux d’intérêt auxquels s’endette l’Etat français oscillent désormais autour de 5 %, contre 3,7 % en juin dernier et 3,5 % en septembre 2025. Divers économistes anticipent des taux avoisinant les 6 % – voire plus – à l’horizon des six prochains mois. Cela représente des dizaines de milliards d’euros supplémentaires à payer, chaque année, aux spéculateurs qui s’enrichissent grâce à la profonde crise du capitalisme français.
En un cercle vicieux, la stagnation du PIB aggrave le fardeau de la dette, qui à son tour pèse sur les investissements et la croissance. Après avoir reculé de 0,2 % au premier trimestre 2026, puis stagné au deuxième trimestre, le PIB a reculé de 0,1 % au troisième trimestre.
Dans ce contexte, Lecornu veut absolument démontrer aux marchés financiers qu’il est capable d’imposer un budget austéritaire aux jeunes, aux travailleurs, aux chômeurs et aux retraités – quitte à gazer, frapper, mutiler et incarcérer ceux qui protestent.
A l’Assemblée nationale, les « débats » budgétaires sont un simulacre absurde que le gouvernement se prépare à conclure en imposant son texte par un « 49.3 » ou des ordonnances. A vrai dire, plus personne ne s’intéresse à ces palabres parlementaires, pas même les députés : Le Monde nous informe que des amendements (voués au néant) sont adoptés par « 8 voix contre 5, dans une salle de 577 sièges ». La « démocratie » parlementaire ne fait même plus semblant d’exister face aux pressions des marchés obligataires internationaux.
La voie des grèves reconductibles
Dans ce contexte, la jeunesse et les travailleurs ne peuvent imposer leur volonté qu’en faisant franchir une nouvelle étape à la mobilisation : celle d’un vaste mouvement de grèves illimitées (reconductibles) débouchant sur la complète paralysie de l’économie. C’est une idée qui est largement comprise, d’ailleurs, car l’impuissance des « journées d’action » ponctuelles – aussi massives soient-elles – a été démontrée des dizaines de fois au cours des vingt dernières années.
Le 21 octobre, Sophie Binet (CGT) appelait à « organiser des assemblées générales partout, sur tous leurs lieux de travail », dans la perspective de « généraliser la grève le 5 novembre et après ». Le 26 octobre, dans une « Adresse aux syndicats CGT », elle appelait à « créer une dynamique pour (…) reconduire la grève » après le 5 novembre, « si le rapport de force le permet ».
Ainsi, la puissance explosive du 17 octobre – que la direction de la CGT a ignoré pendant des semaines – a contraint Sophie Binet à tenter de reprendre la main en appelant, de facto, à une grève générale reconductible. Cependant, cette forme suprême de la lutte des classes nécessite un énorme travail de préparation, d’organisation et d’agitation, sur la base d’un plan de bataille concret.
Sophie Binet appelle les salariés de « tous les lieux de travail » à la grève, le 5 novembre, et à sa reconduction les jours suivants. Sur le papier, ce serait l’idéal. Mais dans la réalité, toutes les entreprises ne sont pas dans la même situation, ne bénéficient pas de la même implantation syndicale et des mêmes traditions de lutte. Par ailleurs, elles n’ont pas le même poids économique et ne peuvent pas jouer le même rôle dans la paralysie de la production. En conséquence, il faut prioriser la mobilisation de secteurs de notre classe qui, d’une part, bénéficient de solides organisations et traditions de lutte, et d’autre part occupent des positions névralgiques dans la vie économique du pays.
A l’heure où nous écrivons ces lignes, aucun plan de bataille digne de ce nom n’a été élaboré et mis en œuvre par la direction confédérale de la CGT (sans parler des autres confédérations). Au lieu de jeter toutes ses forces dans la préparation d’un vaste mouvement de grèves reconductibles, les sommets de la CGT se préparent à la « routine » habituelle : une grande « journée d’action » suivie, quelques jours ou semaines plus tard, d’une « nouvelle journée » d’action – et ainsi de suite jusqu’à l’épuisement du mouvement. Combien de fois a-t-on vécu ce scénario au cours des deux dernières décennies ?
La jeunesse et les AG interpro
Ceci étant dit, le conservatisme et la passivité des directions confédérales ne sont que des obstacles relatifs (et non absolus) au développement d’un puissant mouvement de grèves illimitées. Dans de nombreuses entreprises, la combativité des travailleurs (syndiqués ou non) peut briser cet obstacle, montrer l’exemple et entraîner d’autres secteurs dans la bataille.
La jeunesse lycéenne et étudiante peut aussi jouer un rôle important dans le déclenchement de grèves, comme ce fut le cas lors de la grande lutte de 2006 contre le « Contrat Première Embauche » (CPE). Sur les universités, les AG mobilisaient des cortèges d’étudiants et de lycéens en direction de gares et d’entreprises pour y déclencher des arrêts de travail, souvent avec succès. Ce fut un élément central dans la victoire de ce mouvement.
Les étudiants et les lycéens – qui ont parfaitement conscience du rôle décisif des travailleurs – doivent renouer avec ces grandes traditions de lutte. Pour cela, les organisations étudiantes ne doivent pas bloquer prématurément les universités, mais au contraire y organiser des AG massives, quotidiennes, ouvertes aux lycéens et aux travailleurs, dans l’objectif de contribuer concrètement au mouvement gréviste.
Ces derniers jours, un certain nombre d’AG interprofessionnelles – qui réunissent des travailleurs de différentes entreprises, mais aussi des lycéens et des étudiants – se sont tenues pour préparer le 5 novembre et ses suites. Il faut les développer et les multiplier à l’échelle nationale, car ces organes de lutte peuvent jouer un rôle majeur dans l’extension et la reconduction des grèves. En effet, ils permettent d’élaborer une stratégie précise pour mobiliser un maximum d’entreprises et de services à l’échelle locale.
Dans son « Adresse aux syndicats CGT », Sophie Binet appelle les militants à se mobiliser « dans chaque entreprise, atelier, établissement et service où la CGT est implantée ». Mais la CGT est loin, très loin d’être implantée partout. Les AG interprofessionnelles, précisément, mettront à l’ordre du jour la mobilisation des entreprises ne bénéficiant d’aucune implantation syndicale – alors même qu’elles comptent parfois plusieurs centaines de salariés et peuvent peser d’un certain poids dans le blocage de l’économie.
Lors du grand mouvement de 2010 contre une « réforme » des retraites, les AG interprofessionnelles avaient envisagé leur liaison à l’échelle nationale à travers un système de délégués élus. A l’époque, le mouvement a reflué – sous le poids des directions syndicales – avant que cette idée ne prenne corps. Mais la question pourrait se poser à nouveau au cours des prochaines semaines. Si ces organes de lutte se multiplient, une Coordination nationale des AG interpro – composée de délégués élus et révocables – ne serait pas seulement un puissant levier de la lutte gréviste. Dans le contexte d’une paralysie générale de l’économie, elle deviendrait potentiellement l’organe d’un gouvernement des travailleurs – capable de s’imposer au détriment de l’actuel « gouvernement des riches » et de l’Etat bourgeois en général.
Certes, nous n’en sommes pas encore là. Mais au rythme où se développe la lutte, cette tâche pourrait se poser assez rapidement aux couches les plus combatives de la jeunesse et du salariat. Pour préparer au mieux la nouvelle phase de la lutte qui s’engage à compter du 5 novembre, mieux vaut savoir où on veut aller – et comment.
Sommaire
Au seuil du 5 novembre – Edito du n° 105
Grande-Bretagne : onze communistes arrêtés lors d’une manifestation pour la Palestine
Solidarité avec les salariés de Geodis Calberson !
Expulsion de la Bourse du travail de Villetaneuse : le maire contraint à la négociation
« Etre formé en entreprise, c’est apprendre à servir une entreprise » Témoignage d’Ambre, alternante en communication
Les bibliothèques municipales de Marseille en grève
Isère : victoire des inspecteurs du travail contre la répression syndicale
Face à la police et aux fascistes, le mouvement ouvrier doit organiser son autodéfense !
L’attentat de Trappes et la responsabilité de la classe dirigeante
Les marxistes et l’élection présidentielle : réponse à des arguments ultra-gauchistes
Prix des carburants : une « mine d’or » pour TotalEnergies
Dette publique : une question de classe
Espagne : élections anticipées et mobilisation de masse
Brésil : Bolsonaro vaincu par la rue
Albanie : le brasier de la révolte flambe à nouveau
Cisjordanie : les colons et l’Etat d’Israël écrasent les Palestiniens
NAZA : plongée dans un système génocidaire
« Un autre jour impérial »
Comment les nazis sont-ils parvenus au pouvoir ? Réponse à Johann Chapoutot
Défense du marxisme n° 11 : l’anarchisme en question
Comment ça Marx : Qu’est-ce que l’Etat ?
