En France, 70% des analyses de biologie médicale sont réalisées par des laboratoires privés. La plupart de ces laboratoires appartiennent à une poignée de grands groupes - un processus de concentration qui s’est intensifié, ces dernières années, et qui impacte négativement les conditions de travail des quelque 49 000 salariés de la biologie médicale privée, ainsi que l’offre de soins aux patients.
Une concentration de l’activité
Six grands groupes de biologie médicale (extra-hospitalière) se partagent l’essentiel de l’activité : ce sont Biogroup, Cerba Healthcare (propriétaire des laboratoires Cerballiance), Eurofins, Inovie, Synlab et Unilabs. Le capital de ces grands groupes appartient majoritairement à des fonds d’investissement attirés par la manne de la biologie médicale : concrètement, pour les investisseurs, l’augmentation de l’espérance de vie signifie davantage de personnes âgées ayant besoin d’analyses médicales (les seniors représentant plus de la moitié des patients du secteur).
Selon un rapport sénatorial cité par la Vie Ouvrière, ces six groupes concentraient, en 2021, 62 % des laboratoires – une concentration rendue possible par toutes sortes d’opération de rachat, de fusion ou d’absorption des laboratoires indépendants ou de groupes plus petits : à titre d’exemple, au début de l’année, Inovie faisait ainsi l’acquisition du réseau de laboratoires Novabio.
Cette concentration des laboratoires entre les mains de ces quelques groupes a transformé le secteur : comme l’écrit la fédération CGT des industries chimiques (la FNIC-CGT, à laquelle sont rattachés les salariés de la biologie médicale) dans un communiqué en date du 24 avril dernier, « [l]es rachats successifs de laboratoires depuis les années 2010 ont changé la nature même de l’organisation de la biologie : on est passé de 4 000 laboratoires en 2010 à un peu moins de 300 en 2025 ».
Cette réorganisation se traduit par la fusion de l’activité de dizaines de laboratoires en un seul « plateau technique », que Cédric Cochez, de la CGT chez Synlab, décrit comme « des espèces de monstres industriels, […] qui se retrouvent à analyser les prélèvements de 60, 70, 80 sites ». Auprès de la Vie Ouvrière, Murielle Morand, secrétaire de la FNIC en charge de la biologie médicale, résume ainsi la situation : « On est passé de l'atelier artisanal à l'usine, avec une organisation industrielle de la chaîne d'analyses ». Officiellement, cette transformation de la biologie médicale permet aux laboratoires de se hisser à la hauteur des normes définies par l’Etat ; dans les faits, elle permet avant tout à ces grands groupes de maximiser leurs profits.
Mauvaises conditions de travail
Naturellement, cette concentration de l’activité impacte négativement les conditions de travail. Dans la dernière période, le nombre de salariés a significativement diminué – passant de 55 000 en 2019 à 49 000 en 2025, ce qui s’explique notamment par le non-remplacement des départs en retraite. Les salariés restants doivent donc augmenter la cadence : dans les colonnes de la Vie Ouvrière, Cédric Cochez explique que « les prélèvements doivent être réalisés en trois minutes, les infirmières sont parfois chronométrées sur le temps passé avec les patients ».
Secrétaire médicale chez Cerballiance et élue CGT pour l’Aude, l’Ariège et l’Hérault, Virginie Vergnes confirme cette dégradation des conditions de travail dans le secteur. Interrogée par notre journal, elle raconte que « le pire, ce sont les conditions de travail : les effectifs sont de plus en réduits, alors qu’on nous demande d’en faire de plus en plus. Par exemple, on demande aux techniciens une polyvalence qui déborde sur des tâches de secrétariat – ce qui nous inquiète quant à l’avenir de notre métier. »
Dans ces laboratoires privés, la règle est donc la même que partout ailleurs : faire toujours plus avec toujours moins de moyens, et exiger des personnels qu’ils soient au four et au moulin. Mais les travailleurs ne sont pas interchangeables ! Comme nous l’explique encore Virginie Vergnes : « notre métier de secrétaire médicale en laboratoire dépasse largement l’accueil physique : nous devons gérer toutes sortes de choses – par exemple la réception et l’enregistrement des prélèvements réalisés par des infirmiers à domicile, ou encore l’administratif ou les appels téléphoniques – y compris les urgences. »
Bien sûr, cette polyvalence exigée de l’ensemble des salariés de la biologie médicale ne se répercute pas du tout sur les salaires : les salariés de la biologie médicale dépendent d’une convention collective des laboratoires extra-hospitaliers. La plupart d’entre eux sont rémunérés au SMIC, ou à peine au-dessus.
Enfin, les patients aussi souffrent de cette situation : les fusions de laboratoires, puis de plateaux techniques entre eux, entraînent autant de fermetures et, à terme, la disparition pure et simple de laboratoires dans certaines régions. Ceux qui restent, quant à eux, voient leur amplitude horaire réduite : comme beaucoup d’examens sont réalisés le matin (à jeun), les prélèvements sont souvent interrompus l’après-midi, mais cela impacte le service rendu au patient, notamment lorsqu’une analyse est attendue en urgence.
Comme le résume Annabelle Hausswalt, de la CGT chez Biogroup, « [l]es files d'attente s'allongent, le patient passe facilement une heure au labo, contre dix minutes auparavant. Le labo avait la volonté de rendre les résultats le jour même, aujourd'hui, c'est plutôt le lendemain ou le surlendemain ». Sans surprises, donc, cette situation ne profite ni aux patients, ni aux salariés, mais seulement aux profits des gros bonnets du secteur !
Nationalisation
Le 04 mai dernier, l’intersyndicale CGT - CFDT - Unsa a appelé à la grève pour revendiquer une hausse des salaires. Si le mouvement a été très diversement suivi dans les laboratoires, la grève a permis de revoir les grilles à la hausse en arrachant 1,8% d’augmentation - contre les ridicules 0,3% proposés par le patronat pendant les négociations qui ont précédé la grève !
C’est un pas en avant, mais qui reste très insuffisant au regard de la situation. Comme l’écrivait la FNIC, dans un communiqué en date du 07 mai : « [l]a grève a été importante, mais n’a pas encore fait céder les patrons. Pour y parvenir, il faudra aller au-delà, vers un mouvement de tous les travailleurs des laboratoires en même temps, de façon reconductible [...]. »
L’intersyndicale devrait mener une campagne d’agitation dans les laboratoires pour promouvoir la stratégie proposée par la FNIC, ainsi qu’un programme offensif dont la principale mesure devra être la nationalisation de l’ensemble des laboratoires de biologie médicale, sous le contrôle démocratique des travailleurs eux-mêmes - et sans compensation pour les magnats de ces six grands groupes qui contrôlent le secteur.
Ainsi nationalisés, ces laboratoires devront être intégrés à un vaste pôle public de la santé – qui comprendra notamment tous les hôpitaux et toutes les cliniques, mais aussi le secteur pharmaceutique. C’est la seule manière de garantir l’embauche durable des milliers de salariés manquants, mais aussi des conditions de travail décentes, des salaires à la hauteur, et le bon traitement des patients et de leurs besoins.

