L’historien du nazisme Johann Chapoutot a consacré plusieurs ouvrages à démontrer qu’Hitler n’est pas parvenu au pouvoir par la « volonté populaire », mais propulsé par les grands capitalistes allemands pour écarter la menace d’une révolution ouvrière. Considérant que l’étude de l’histoire doit servir à éclairer le présent, Chapoutot dresse de nombreux parallèles entre les années 1930 et notre époque, comparant l’essor de démagogues d’extrême droite comme Donald Trump et Marine Le Pen à celui du fascisme hitlérien, et soulignant le rôle des « centristes » bourgeois dans leurs ascensions respectives.
Il explique ainsi avoir été motivé à écrire La Bascule – son dernier ouvrage, sur la mise en place du régime nazi – par « l’actualité d’un pays [la France] où l’extrême centre n’en finissait plus, depuis 2017, de glisser vers l’extrême droite » et par « le spectacle quotidien de la destruction de la démocratie et de l’Etat de droit aux Etats-Unis. »
Ce faisant, Chapoutot s’est attiré les foudres de la presse capitaliste, qui le traite (comme si c’était une injure) d’« historien militant » et assimile ses travaux à de la pure propagande mélenchoniste. De telles attaques ne peuvent que renforcer l’attrait des jeunes et des travailleurs conscients pour ses idées ! Nous saluons quant à nous l’entreprise de Chapoutot. Il est crucial d’étudier les défaites du passé pour préparer les prochaines luttes révolutionnaires. A ce titre, l’ascension du nazisme est riche en leçons. Mais au vu de l’importance de l’enjeu, nous devons aussi souligner nos profonds désaccords avec cet historien.
La menace communiste
Dans La Bascule, Chapoutot explique que les nazis n’ont pas « pris » le pouvoir, mais que la bourgeoisie le leur a donné en nommant Hitler chancelier en janvier 1933, alors que son parti n’avait réuni que 33 % des voix aux élections législatives. Il démontre que les grands capitalistes ont largement financé et soutenu le Parti national-socialiste (NSDAP) et ses milices, que les principaux partis bourgeois s’y sont alliés sans scrupules, et que toutes les institutions du régime – l’armée, les Eglises, les médias – se sont rapidement pliées aux nouveaux maîtres de l’Allemagne. L’instauration d’une dictature totalitaire par Hitler n’aurait donc pas été un coup de force, mais une simple « bascule », opérée avec le plein consentement de la classe dirigeante.
Dans un entretien accordé à L’Humanité en septembre dernier, Chapoutot explique cette collusion par « la grande épouvante des possédants [face à] la révolution communiste ». La bourgeoisie voit alors les nazis comme « une force de frappe », grâce à laquelle il n’y aura bientôt « plus de syndicats, plus de gauche » – ce qui permettra de réaliser, en l’absence de résistance ouvrière organisée, « des chiffres d’affaires inespérés. »
L’Allemagne des années 1930 est en effet plongée dans les affres de la lutte des classes, par suite d’une grave crise économique. Après une première vague révolutionnaire vaincue, en 1918-1923, les travailleurs allemands ont obtenu une série de concessions – le suffrage universel, la journée de huit heures, la reconnaissance des syndicats et des comités d’entreprise – qui assurent, sur fond de croissance économique, une relative stabilité sociale dans la deuxième moitié des années 1920. Mais la crise mondiale de 1929 dégrade brutalement les conditions des masses et fait tomber des millions de travailleurs dans le chômage. Pour sauvegarder ses profits, la bourgeoisie tente de revenir sur les concessions accordées dix ans auparavant.
Par conséquent, des millions de travailleurs se radicalisent et s’orientent vers le renversement du système capitaliste. Entre les élections de mai 1928 et novembre 1932, le Parti communiste allemand (KPD) passe ainsi de 3,2 à presque 6 millions de voix – essentiellement aux dépens du Parti social-démocrate (SPD) réformiste, qui tombe de 9,2 à 7,2 millions d’électeurs.
Un mouvement de masse
La « menace communiste » dont parle Chapoutot est donc bien réelle, et joue un rôle central dans le ralliement de la bourgeoisie allemande au nazisme. Mais peut-on pour autant en conclure, comme il le fait, que « les nazis ont été installés au pouvoir [par la bourgeoisie] alors que la population allemande n’en voulait pas » ? Ce serait oublier que, dans la même période (1928-1932), le NSDAP est passé de 810 000 à 11,7 millions de voix.
Si la classe dirigeante allemande parvient à s’appuyer sur le nazisme pour écraser les organisations du mouvement ouvrier, c’est parce qu’il s’agit d’un mouvement de masse, dont le gros des troupes est issu des classes moyennes (artisans, commerçants, paysans, ingénieurs, professions « libérales ») et d’éléments déclassés ; tous cherchent une issue « révolutionnaire » à l’effondrement de leurs conditions de vie. La masse des partisans du nazisme ne luttent pas consciemment pour le maintien de l’ordre capitaliste, mais pensent au contraire en préparer le renversement, que les partis ouvriers (SPD et KPD) n’ont pas réussi à accomplir en 1918-1923.
Pour gagner le soutien de ces couches « plébéiennes », Hitler promet de mettre fin au chômage, de nationaliser les monopoles, de distribuer les terres des grands domaines aux paysans et de mettre les banques sous le contrôle de l’Etat. A l’appui de cette démagogie sociale, il lui est facile de dénoncer les trahisons des dirigeants du SPD, qui ont participé à une série de gouvernements austéritaires. Soulignant leurs compromissions – bien réelles – avec les représentants du capital financier, il les attribue à un « complot juif », mêlant capitalistes et « socialistes » contre les travailleurs allemands.
Par ailleurs, le fascisme hitlérien n’est pas seulement (ni même principalement) un phénomène électoral. C’est d’abord un mouvement de masse extra-parlementaire et paramilitaire. En 1933, les Sections d’assaut (SA) nazies comptent un demi-million de miliciens armés qui patrouillent dans les rues, affrontent la police et – surtout – attaquent physiquement les organisations du mouvement ouvrier. Avant même d’être appelés au pouvoir, les nazis ont déjà tué des centaines de militants socialistes et communistes. Ils font régner la terreur dans les quartiers qu’ils contrôlent.
L’attitude du KPD
Pour autant, la victoire des nazis n’était pas une « fatalité », comme le souligne à juste titre Chapoutot. Elle fut largement facilitée par « la résignation de ceux d’en face », à commencer par les dirigeants réformistes du SPD. Les chefs sociaux-démocrates, qui dirigeaient une organisation paramilitaire de plus de deux millions d’hommes, la Reichsbanner, refusèrent de mobiliser leurs troupes contre Hitler, sous prétexte de ne pas provoquer une guerre civile.
Dans ce contexte, la tâche des révolutionnaires était, d’une part, d’opposer à la démagogie nazie une perspective claire et crédible de renversement du capitalisme – afin de rassembler les travailleurs autour de ce programme et d’y rallier une large fraction des classes moyennes appauvries. D’autre part, il fallait organiser une résistance immédiate aux attaques des bandes fascistes en proposant un front unique à toutes les organisations ouvrières (y compris réformistes) pour protéger les locaux et les meetings des uns et des autres, l’arme à la main, sans pour autant renoncer à exprimer leurs divergences.
Or, le KPD a fait tout l’inverse. Fondé en 1918 comme parti révolutionnaire, il a été contaminé par la dégénérescence stalinienne de l’URSS et de l’Internationale communiste. Ses dirigeants sont contrôlés de près par la bureaucratie de Moscou et défendent une ligne complètement erronée. Ils prétendent dès 1930 que l’Allemagne est déjà sous le fascisme, en raison de la répression exercée par l’Etat contre les manifestations ouvrières. Tous les partis bourgeois sont donc jugés « fascistes » ; et puisque le SPD collabore avec eux, il est lui-même qualifié de « social-fasciste ».
Ces outrances verbales ne sont pas sans conséquences. Puisque la social-démocratie constitue, selon Staline, « l’aile modérée du fascisme », et à ce titre la plus « pernicieuse », le KPD en fait son ennemi principal, rejette l’idée du « front unique » et s’engage dans une politique ultra-sectaire qui le coupe d’une large partie des masses. Les ouvriers réformistes sont qualifiés de « section la plus réactionnaire du prolétariat » – pire, donc, que les fascistes et les monarchistes. Le 22 février 1930, l’organe du KPD, Die Rote Fahne, appelle à saboter les meetings sociaux-démocrates et à expulser « tous ceux qui appartiennent encore au SPD […] des entreprises et des syndicats ». Son organe de jeunesse, Die Trommel, invite même les jeunes communistes à chasser des terrains de jeux les enfants de sociaux-démocrates !
Dans le même temps, la direction du KPD tente de pêcher dans les eaux du parti nazi en ajoutant la « libération nationale » de l’Allemagne à son programme, ce qui ne peut que nourrir la confusion idéologique générale. Cette politique catastrophique atteint son point culminant en 1931, lorsque le KPD s’engage dans des dizaines de raids communs avec les milices SA (qualifiées de « camarades du peuple travailleur ») contre des meetings du SPD. En août de la même année, Staline pousse le KPD à soutenir un référendum organisé par les nazis pour faire tomber le gouvernement social-démocrate de Prusse. En novembre, les deux partis s’allient une nouvelle fois à la tête d’une grève des cheminots berlinois.
Le KPD contre le front unique
Alors que la crise du capitalisme allemand pousse la masse des ouvriers sociaux-démocrates à la recherche d’une issue révolutionnaire, le KPD semble tout faire pour les repousser. Il est donc étonnant de voir Chapoutot prétendre, dans Les Irresponsables (2025), que « les communistes savent pratiquer le “front unique à la base”, mais aussi au sommet, et tendre la main aux chefs sociaux-démocrates ». L’auteur abonde d’ailleurs en ce sens dans son entretien avec L’Humanité, où il affirme qu’en 1932-1933, « la base et la hiérarchie du KPD » veulent une mobilisation unitaire et que les militants de gauche « se sentent lâchés par les appareils, sauf par l’appareil communiste. » Selon lui, le KPD serait donc le seul parti à avoir rempli son devoir face à la menace nazie.
A l’appui de cette thèse, l’historien cite plusieurs déclarations de 1932, dont une du 25 avril, où les dirigeants du KPD se déclarent « prêts à combattre ensemble avec chaque organisation dans laquelle les travailleurs sont rassemblés, et qui veut réellement mener le combat contre les baisses de salaire ». Chapoutot déplore que les sociaux-démocrates n’y aient pas donné suite.
Il est cependant permis de douter de l’efficacité – et même de la sincérité – d’un tel appel à l’unité, après plusieurs années de dénonciations stridentes et une série de campagnes menées conjointement avec le NSDAP contre les sociaux-démocrates (campagnes que Chapoutot ne mentionne jamais). Mais surtout, cet appel est contredit dès le 14 juillet 1932 par une circulaire du KPD condamnant toute « démarche au sommet » et interdisant aux cellules du parti d’engager des actions communes avec les sociaux-démocrates.
Le 28 janvier 1933, deux jours avant la nomination d’Hitler à la chancellerie, le KPD parle encore d’un SPD « en voie de fascisation ». Le 1er avril 1933, l’exécutif de l’Internationale communiste se réjouit que « l’établissement d’une dictature fasciste ouverte […] libère les masses de l’influence de la sociale-démocratie et accélère le progrès de l’Allemagne vers la révolution prolétarienne. » Quoi qu’en dise Chapoutot, la « résignation de ceux d’en face », qui permet aux nazis de s’installer au pouvoir, inclut bien la direction stalinienne du KPD.
L’optimisme de Chapoutot
Cette précision n’est pas sans importance si on veut en tirer des leçons pour aujourd’hui. En effet, Chapoutot affirme que l’accession des nazis au pouvoir était « éminemment résistible », qu’une « contre-force » aurait pu l’arrêter, et que « rien n’est jamais écrit » en histoire. Mais dans le même temps, il explique que le KPD – la « contre-force » par excellence – suivait une ligne correcte et faisait tout ce qui était en son pouvoir pour arrêter Hitler. Si tel était le cas, on ne comprend pas comment les événements auraient pu déboucher sur autre chose que le nazisme, dans l’Allemagne des années 1930.
La clé de cette énigme réside dans le titre d’un des ouvrages de Chapoutot : Les Irresponsables. Les « irresponsables », selon lui, furent les grands patrons, qui ont préféré sauvegarder leurs profits en sacrifiant la démocratie pour éviter une révolution ; les bureaucrates de l’appareil d’Etat, qui ont calmement accepté le changement de régime ; et les dirigeants réformistes du SPD et du syndicat ADGB, qui ont cherché des compromis avec la bourgeoisie jusqu’à négocier avec Hitler.
Chapoutot considère que toutes ces choses étaient évitables. Dans La Bascule, il explique même que le haut niveau culturel des cadres de l’Etat, aujourd’hui, devrait permettre qu’un tel scénario ne se reproduise plus : « tenus de respecter la Constitution et les principes fondateurs de la République, ils entreraient en désobéissance civile à l’égard d’un pouvoir qui leur enjoindrait de les violer. »
En somme, ce qui empêche Johann Chapoutot de « se résigner, être désespéré ou accablé », c’est d’imaginer que la bourgeoisie pourrait ne pas être cupide, que l’appareil d’Etat pourrait ne pas être à la botte de la classe dirigeante, et que les dirigeants réformistes pourraient ne pas trahir la classe ouvrière – et ce, au nom de la Constitution et des « principes fondateurs de la République ». Avec un tel optimisme, autant espérer que la pluie ne mouille pas et que le prochain été ne soit pas caniculaire !
Le facteur subjectif
Si nous insistons sur la responsabilité du KPD dans la montée du nazisme, c’est parce qu’il constituait alors le facteur subjectif : il était le seul à pouvoir changer la donne. Reconnu par les masses comme le parti de la révolution, des idées de Marx, Engels, Lénine et Luxemburg, il aurait pu s’appuyer sur cette autorité pour orienter les travailleurs vers la conquête du pouvoir. C’est son incapacité à le faire qui a pavé la voie à Hitler, à la destruction de toutes les organisations du mouvement ouvrier allemand et aux horreurs de la Seconde Guerre mondiale.
Cette leçon cruciale, tirée par Léon Trotsky dans ses écrits sur le fascisme, est toujours d’actualité : en l’absence d’un parti révolutionnaire doté de bonnes perspectives et d’une tactique correcte, les prochaines révolutions risquent d’être vaincues et d’ouvrir la voie à toutes sortes de phénomènes réactionnaires.
Construire un tel parti suppose une analyse scientifique de la situation politique et sociale. A ce titre, le parallèle dressé par Chapoutot entre Hitler, d’une part, et Trump et Le Pen, de l’autre, ne tient pas. Bien que les uns comme l’autre soient, au fond, des démagogues bourgeois réactionnaires, ils ne s’appuient pas sur les mêmes forces de classe. Hitler a utilisé la masse de la petite bourgeoisie enragée par la crise pour détruire physiquement les organisations ouvrières. Quant à Trump et Le Pen, ils captent électoralement une partie du rejet du « système » par la classe ouvrière, en plus de leur base originelle dans les couches les plus réactionnaires de la petite bourgeoisie.
Leurs succès reposent essentiellement sur la situation créée, à gauche, par des décennies de trahisons des dirigeants officiels du mouvement ouvrier. Mais il n’y a pas, dans l’histoire récente, de grandes défaites révolutionnaires comparables à 1918-1923. Au contraire : la classe ouvrière mondiale est seulement en train de se réveiller. L’automne rouge que nous connaissons en ce moment en est la preuve. C’est pourquoi Trump serait incapable, même s’il le souhaitait, d’établir un régime fasciste aux Etats-Unis. Les mobilisations massives de Black Lives Matter en 2020 et de la lutte contre l’ICE, l’hiver dernier, ont clairement montré la réalité du rapport de forces. Quant à Le Pen, si elle parvenait au pouvoir en mai prochain, elle se heurterait elle aussi à une formidable résistance des masses face à ses entreprises réactionnaires.
Les forces du fascisme, qui se comptaient en centaines de milliers – sinon en millions – dans les années 1930, ont été drastiquement réduites. Après la mort du néonazi Quentin Deranque en février dernier, alors que toute la bourgeoisie pleurait sur son sort, les groupuscules fascistes de toute la France n’ont réussi à rassembler que 3000 personnes dans leur bastion de Lyon. Ce sont évidemment 3000 militants de trop, et un véritable danger localement pour les opprimés et les organisations du mouvement ouvrier. Mais ces forces sont incomparables à celles que la CGT ou LFI parviennent à mettre en mouvement chaque fois qu’elles appellent à la mobilisation.
De nos jours, le rapport de force est extrêmement favorable à la classe ouvrière. Les classes moyennes ont été largement réduites par l’extension du salariat, les travailleurs sont encore largement invaincus, et ils disposent de grosses réserves de mobilisation. Seul le facteur subjectif manque à l’appel : c’est précisément ce que vise à construire le PCR.
