En décembre 1936, l’écrivain britannique George Orwell se rend à Barcelone pour documenter la « Guerre d’Espagne », comme la désignent alors les journaux européens. Il s’attend à observer un affrontement entre « la démocratie » et « le fascisme » ; mais à sa grande surprise, c’est une révolution qu’il découvre en arrivant :

« A peu près tous les immeubles de quelque importance avaient été saisis par les ouvriers et sur tous flottaient des drapeaux rouges ou les drapeaux rouge et noir des anarchistes ; pas un mur qui ne portât, griffonnés, le marteau et la faucille et les sigles des partis révolutionnaires. […] Tout magasin, tout café portait une inscription vous informant de sa collectivisation ; jusques aux caisses des cireurs de bottes qui avaient été collectivisées et peintes en rouge et noir ! […]

« Autant qu’on en pouvait juger, les gens étaient contents, emplis d’espoir. Le chômage était inexistant et le coût de la vie encore extrêmement bas. […] Et surtout il y avait la foi dans la révolution et dans l’avenir, l’impression d’avoir soudain débouché dans une ère d’égalité et de liberté. Des êtres humains cherchaient à se comporter en êtres humains et non plus en simples rouages de la machine capitaliste. »

L’Aragon et Barcelone

Orwell s’engage sur le front d’Aragon dans les milices du POUM, dont l’ambiance lui fait forte impression : « Le général et le simple soldat, le paysan et le milicien continuaient à s’aborder en égaux, tous touchaient la même solde, étaient vêtus et nourris de même, s’appelaient “camarades” et se tutoyaient. » Mais sa brigade est rapidement confrontée au manque d’armes et de provisions – orchestré par le gouvernement « républicain » de Valence pour rétablir l’ordre bourgeois.

D’abord hostile aux divisions du camp « antifasciste » et indifférent à la ligne politique du POUM, Orwell découvre progressivement que les dirigeants staliniens et leurs alliés sont en train de saboter la lutte contre Franco. En permission à Barcelone en mai 1937, il participe à l’insurrection ouvrière et, lors de sa répression, échappe de justesse aux griffes de la police stalinienne. Il doit finalement rentrer en Angleterre sous une fausse identité.

De ses six mois en Espagne, Orwell tire son merveilleux Hommage à la Catalogne, vibrant témoignage de la révolution et de la guerre civile. Dans ce récit plein d’humour et de sensibilité, il décrit l’ennui du front, la froideur des nuits, la saleté et l’horreur de la vie dans les tranchées. Formé dans sa jeunesse aux arts militaires, il est effaré par la désorganisation des milices, mais reconnaît la puissance de leur esprit de sacrifice.

Révolution mondiale

Orwell a d’abord voulu croire à « l’unité » du camp républicain, à la bonne foi des « démocrates » et des staliniens. Mais les événements le forcent à reconnaître la nécessité d’une révolution socialiste – en Espagne et à l’échelle internationale :

« Une fois la guerre rétrécie aux limites d’une “guerre pour la démocratie”, il devenait impossible de faire aucun appel sur une vaste échelle à l’aide de la classe ouvrière des autres pays. […] C’est par l’action économique – grèves et boycottages – que les ouvriers, dans les pays démocratiques, eussent pu aider efficacement leurs camarades espagnols. Mais rien dans ce sens ne fut même tenté. Partout les leaders travaillistes et communistes déclarèrent qu’il n’y fallait pas songer ; et ils avaient évidemment raison, aussi longtemps qu’ils criaient également de toutes leurs forces que l’Espagne “rouge” n’était pas “rouge”.

« Depuis 1914-1918, cela sonne sinistrement : “guerre pour la démocratie”. Des années durant, les communistes venaient eux-mêmes d’enseigner dans tous les pays aux militants ouvriers que “démocratie” n’était qu’un nom poli donné au capitalisme. […] Si, ayant derrière eux l’immense prestige de la Russie soviétique, ils avaient fait appel aux ouvriers de tous les pays, non pas au nom de l’“Espagne démocratique”, mais au nom de l’“Espagne révolutionnaire”, comment croire qu’ils n’eussent pas été entendus ? »

La trahison des staliniens et la victoire des fascistes ont nourri le pessimisme d’Orwell, qui a trouvé son paroxysme dans les visions d’horreur du roman 1984. Mais son Hommage à la Catalogne demeure un magnifique témoignage sur la Révolution espagnole.



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