L’accord conclu mi-juin entre les Etats-Unis et l’Iran marque une défaite historique pour l’impérialisme américain. Pour s’en convaincre, il suffit d’énumérer les objectifs qu’avait publiquement annoncés Donald Trump au début de la guerre : la destruction du programme nucléaire de l’Iran ; la destruction de son complexe de missiles balistiques et de drones ; la rupture des liens entre l’Iran et ses alliés régionaux, à commencer par le Hezbollah libanais et les Houthis du Yémen ; le renversement du régime iranien et son remplacement par un régime favorable aux Etats-Unis.
Le « mémorandum » signé par Donald Trump, à Versailles, ne prévoit rien de tout cela. Par contre, il comprend la fin de l’agression israélienne contre le Liban, la levée des sanctions économiques contre l’Iran et la restitution de milliards de dollars de fonds iraniens saisis à l’étranger par les Etats-Unis. Interrogé par des journalistes, Donald Trump a aussi affirmé qu’il serait « injuste » que l’Iran ne puisse pas avoir de missiles balistiques « si d’autres pays en ont ». Sur le programme nucléaire, les Iraniens se sont engagés à ne pas développer d’armes nucléaires… comme ils l’avaient déjà fait en 2015 et en 2025. La seule « concession » des Iraniens concerne la réouverture du détroit d’Ormuz. Mais le mémorandum reconnaît implicitement que cette voie de navigation – vitale pour le commerce international – restera sous le contrôle de Téhéran, ce qui n’était pas le cas avant le début de la guerre.
Une défaite sans appel
La guerre était devenue une impasse pour les Etats-Unis, qui sont incapables d’empêcher l’Iran de frapper leurs installations militaires dans les pays de la région. Les stocks américains de missiles et de système antimissiles se vidaient de plus en plus – alors que l’Iran disposait toujours d’un important arsenal de missiles et de drones. Pour vaincre les Iraniens, il aurait fallu s’engager dans une campagne terrestre aux résultats très incertains. Même après le cessez-le-feu d’avril, les Américains ont été incapables de rouvrir le détroit d’Ormuz.
Soit dit en passant, l’offensive israélienne au Liban n’a pas été couronnée de succès, elle non plus. Après des avancées obtenues au prix de bombardements dévastateurs pour la population libanaise, l’armée israélienne s’est heurtée à une résistance acharnée du Hezbollah. N’ayant tiré aucune leçon de la guerre en Ukraine, les troupes israéliennes ont été des cibles faciles pour les drones légers utilisés par les combattants libanais. Tout en subissant ses plus lourdes pertes au combat depuis des années, l’armée israélienne s’est avérée incapable de prendre certaines positions fortifiées du Hezbollah. Cette situation donne une idée de ce qui se serait produit si les Américains s’étaient engagés dans une opération terrestre en Iran.
La poursuite de la guerre et le blocage du détroit d’Ormuz faisaient planer le risque – chaque jour plus important – d’une crise majeure de l’économie mondiale. Aux Etats-Unis, l’inflation a atteint son point le plus haut depuis trois ans, c’est-à-dire depuis la vague inflationniste consécutive à la pandémie mondiale et au début de la guerre en Ukraine. Dos au mur, à quelques mois d’élections de mi-mandat déjà mal engagées, le président américain a donc jeté l’éponge.
Cela ne signifie pas pour autant la fin des problèmes pour l’économie mondiale. Ses contradictions et déséquilibres internes sont très profonds. Le capitalisme mondial ne s’est jamais vraiment remis de la grande crise de 2008-2009. Avant la guerre, les marchés étaient déjà fébriles, notamment du fait de la bulle de l’IA – qui peut toujours éclater d’un moment à l’autre.
Par ailleurs, il faudra des mois pour remettre en état les industries pétrolière, gazière et chimique des pays du Golfe. Dans l’intervalle, les pénuries d’hydrocarbures, d’hélium, etc., continueront de peser sur les marchés et sur la production industrielle. Dans de nombreux pays, la chute des approvisionnements en engrais a d’ores et déjà posé les bases d’une famine dramatique.
Israël et les Etats-Unis
La signature du mémorandum a provoqué la colère des dirigeants israéliens. Dans une tentative consciente de faire dérailler l’accord de paix, ils ont intensifié les bombardements et les attaques contre le Liban.
L’Iran est le seul pays qui peut, dès aujourd’hui, contester la suprématie militaire d’Israël dans la région. En conséquence, la classe dirigeante de l’Etat sioniste veut briser non seulement les capacités militaires de l’Iran, mais le pays lui-même. Mais comme elle n’a pas les moyens de le faire toute seule, elle cherche depuis des années à entraîner les Etats-Unis dans une guerre ouverte contre l’Iran. La fin de la guerre marquerait donc un échec retentissant pour les dirigeants sionistes, qui font tout ce qu’ils peuvent pour l’empêcher.
Il y a quelques mois, en septembre 2025, alors que les Etats-Unis avaient fait pression pour contraindre Israël à un cessez-le-feu à Gaza, Netanyahou avait appelé à transformer l’Etat sioniste en une « super-Sparte », militairement indépendante et économiquement autarcique, pour faire face à une éventuelle rupture de l’alliance avec les Etats-Unis. En réalité, c’est absurde. Sans les 4 milliards de dollars d’armes et de munitions que les Etats-Unis lui offrent chaque annéeEn 2024, ce montant s’est même élevé à 12,5 milliards de dollars., Israël ne pourrait pas continuer d’opprimer les Palestiniens et d’agresser les pays de la région. Le vice-président américain J. D. Vance l’a d’ailleurs rappelé aux dirigeants israéliens en soulignant que les « deux tiers » des projectiles antimissiles utilisés pour défendre Israël contre la riposte iranienne avaient été « construits par des mains américaines et payés par de l’argent public américain ».
A l’heure où nous écrivons ces lignes, les dirigeants américains semblent avoir réussi à contraindre les Israéliens à respecter un semblant de cessez-le-feu au Liban. Mais il est impossible de dire combien de temps cela tiendra.
Après trois années de guerre, la société israélienne est aujourd’hui plus fracturée que jamais. En octobre 2025, un rapport montrait que « près de 200 000 Israéliens ont quitté le pays entre début 2022 et mi-2024 », soit « la plus grande perte de population » de l’histoire d’Israël. Les chiffres concernant les démobilisations de soldats pour cause de troubles post-traumatiques sont devenus si importants que l’armée israélienne a cessé de les publier. Plus de la moitié des réservistes ne se présentent plus lorsqu’ils sont appelés.
Pour faire face à cette pénurie de soldats, Netanyahou a dû rompre sa promesse d’exempter de conscription les Juifs ultra-intégristes, qui refusent de servir dans l’armée tout en soutenant la colonisation de la Palestine. Cela a provoqué une explosion de colère dans cette couche archi-réactionnaire de la société israélienne. Des logements d’officiers et de membres de la Cour suprême ont été la cible d’émeutes. La fragile majorité parlementaire de Netanyahou s’est disloquée et des élections anticipées doivent se tenir en octobre. Contrairement à ce que prétendent nombre de journalistes occidentaux, une défaite de Netanyahou ne marquerait probablement pas un changement majeur dans la politique israélienne. Naftali Bennet, le principal candidat de l’opposition, a récemment affirmé que s’il arrivait au pouvoir, il deviendrait le « pire cauchemar » des dirigeants iraniens et « n’aurait de cesse » de renverser le régime de Téhéran.
Cette guerre marque une étape dans l’affaiblissement de l’influence américaine dans la région. Les bases américaines ont été ravagées par les frappes iraniennes. Les Etats-Unis ont été incapables de défendre leurs alliés du Golfe après les avoir entraînés dans une guerre sans issue. Le Qatar et les Emirats arabes unis ont déjà signé des accords bilatéraux avec l’Iran. L’Arabie saoudite pourrait les imiter. Cela signifie qu’à l’avenir Washington aura encore plus besoin d’Israël, qui est son dernier point d’appui solide dans la région. Les dirigeants sionistes auront donc plus de marge de manœuvre pour résister aux pressions américaines – mais au risque d’aggraver les tensions entre Washington et Tel-Aviv.
Déclin
De manière générale, la défaite contre l’Iran marque une étape décisive dans le déclin relatif de l’impérialisme américain. Les Etats-Unis ont été incapables de vaincre la résistance de l’Iran, qui n’est pourtant qu’une puissance régionale. Ce faisant, ils ont rapproché l’économie mondiale du bord du précipice et se sont aliéné plusieurs alliés importants au Moyen-Orient. Les rivaux des Etats-Unis – à commencer par la Chine – en profitent pour se présenter comme des garants de la stabilité internationale, et donc accroître leur sphère d’influence au détriment de Washington.
Par ailleurs, en sapant le prestige militaire de l’appareil d’Etat américain et en accentuant les contradictions sociales, cette défaite peut être un accélérateur de la lutte des classes aux Etats-Unis. On a déjà vu plusieurs fois, dans l’histoire, des guerres jouer le rôle d’élément déclencheur de processus révolutionnaire : ce fut notamment le cas de la guerre franco-prussienne de 1870 et de la guerre russo-japonaise de 1904 – qui précipitèrent, respectivement, la Commune de Paris (1871) et la Révolution russe de 1905.
Nous ne disons pas qu’une crise révolutionnaire est à l’ordre du jour, aux Etats-Unis, à l’horizon de prochains mois. Mais la débâcle de l’impérialisme américain en Iran et ses profondes conséquences marquent, à minima, une étape importante dans cette direction.

