Dans les années 1930, une puissante vague révolutionnaire balayait l’Espagne. Elle culmina en juillet 1936 avec la résistance au soulèvement fasciste de Francisco Franco. Radicalisés par la crise économique et la menace de la réaction, les ouvriers et paysans s’insurgèrent à plusieurs reprises, occupèrent et collectivisèrent des terres et des usines, s’organisèrent en comités et milices révolutionnaires.

Les conditions étaient réunies pour établir un gouvernement des travailleurs. Mais les dirigeants réformistes du mouvement ouvrier, réunis dans un « Front populaire »avec des politiciens bourgeois, refusèrent de prendre le pouvoir et de renverser le capitalisme. Pour contenir les masses révolutionnaires, ils les réprimèrent jusque dans le sang. Cette trahison ouvrit la voie aux victoires de Franco dans la guerre civile (1936-1939) et à quarante ans de dictature.

La Révolution espagnole avait un immense potentiel. Elle était la dernière opportunité d’empêcher la Seconde Guerre mondiale. Sa défaite a démontré qu’on ne peut accomplir les révolutions à moitié – et qu’il est indispensable de construire une direction marxiste en amont des événements. Maintes fois confirmées par l’histoire, ces leçons restent d’une brûlante actualité.

L’Espagne en 1931

Au début des années 1930, l’Espagne est un pays arriéré. Les campagnes sont dominées par de grands propriétaires fonciers, héritiers des seigneurs féodaux, qui possèdent les deux tiers des terres, écrasent les petits paysans et exploitent cinq millions d’ouvriers agricoles. L’Eglise catholique, premier propriétaire du pays, exerce une dictature sur les consciences à travers son quasi-monopole sur l’enseignement. Elle sert de relais idéologique à la monarchie d’Alphonse XIII, qui couronne un appareil d’Etat corrompu.

L’industrie est faiblement développée – 70 % de la population vit encore de l’agriculture – et concentrée dans quelques régions : la Catalogne, le Pays basque, Madrid et les Asturies. Elle est dominée par des capitaux français, britanniques, canadiens et américains. La bourgeoisie espagnole a été incapable de balayer les restes du féodalisme pour poser les bases d’un puissant capitalisme national. Etroitement liée à la classe des propriétaires terriens et dépendante des impérialistes étrangers, cette oligarchie décadente est un obstacle absolu au progrès social.

Tandis que les petits paysans réclament une réforme agraire, la jeune classe ouvrière espagnole multiplie les luttes pour de meilleurs salaires et la réduction du temps de travail. Une série de grèves insurrectionnelles éclate entre 1917 et 1923. Les deux principales organisations ouvrières sont la Confédération nationale du travail (CNT), syndicat anarchiste, et le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE), qui contrôle un syndicat : l’UGT.

Membre de la IIInternationale, le PSOE défend une politique réformiste de compromis avec la bourgeoisie. En réaction, les couches les plus avancées de la classe ouvrière se tournent vers la CNT, dont le programme anarchiste paraît plus révolutionnaire. Mais en réalité, les grands principes qui forment le socle idéologique de la CNT – le rejet de la politique, des élections et de toute forme d’autorité – s’avèrent impuissants, et même contre-productifs, face à de véritables événements révolutionnaires.

En 1921, l’aile gauche du PSOE scissionne pour former le Parti communiste d’Espagne (PCE) avec quelques éléments détachés de la CNT sous l’influence de la Révolution russe, dont les militants catalans Andres Nin et Joaquin Maurin. Rapidement entravé par la dégénérescence stalinienne de la IIIInternationale, le PCE reste groupusculaire. Il subit aussi les persécutions du général Miguel Primo de Rivera, qui établit en 1923 une dictature bonapartiste pour étouffer les mobilisations ouvrières.

Les débuts de la République

Appelé par le roi pour rétablir l’ordre pour le compte de la bourgeoisie et des propriétaires terriens, Primo de Rivera tente d’encadrer par la force les conflits entre patrons et ouvriers. Mais dans la foulée de la crise de 1929, la hausse des barrières douanières prive l’Espagne de ses débouchés internationaux. La misère et le chômage se développent. Le spectre d’une crise révolutionnaire oblige Alphonse XIII à limoger son dictateur et à convoquer des élections municipales en avril 1931. Les travailleurs saisissent cette occasion pour exprimer leur rejet du système : ils votent massivement pour le PSOE.

Les socialistes sont alors alliés avec des partis bourgeois « républicains », qui revendiquent l’abolition de la monarchie, la séparation de l’Eglise et de l’Etat, la redistribution des terres et, enfin, des droits pour les nationalités opprimées du Pays basque et de Catalogne. Leur coalition se propose donc d’accomplir les tâches d’une révolution démocratique-bourgeoise – comme dans la France de 1789-94.

Sur ce programme, les socialistes et républicains l’emportent dans 41 des 50 capitales provinciales. Poussés par l’enthousiasme des masses qui manifestent spontanément pour célébrer la victoire, ils proclament la République au balcon des mairies. Impuissant, Alphonse XIII fuit le pays.

Le nouveau gouvernement républicain adopte quelques réformes progressistes, dont le suffrage universel pour les deux sexes et l’éducation laïque. Nommé ministre du Travail, le dirigeant de l’UGT – Francisco Largo Caballero – introduit le salaire minimum et la journée de huit heures. Mais la réforme agraire tant attendue n’est pas mise en œuvre. Et tandis que la situation économique continue de se dégrader, la nouvelle Constitution interdit les grèves politiques.

En janvier 1933, des paysans de Casas Viejas, en Andalousie, décident d’occuper les terres qu’on refuse de leur distribuer. Le gouvernement écrase leur initiative dans le sang : 23 villageois sont tués, dont deux femmes et un enfant. Le mécontentement grandit ; deux ans après sa proclamation révolutionnaire, la République n’a donné ni la terre ni le pain ; elle massacre et emprisonne les ouvriers et les paysans. Pressés par leur base, les socialistes finissent par quitter la coalition, ce qui entraîne de nouvelles élections en novembre 1933.

La Commune des Asturies

Les partis de droite parviennent à exploiter la déception et la colère des paysans, auxquels ils promettent notamment l’amnistie pour tous les prisonniers politiques. Vainqueurs des élections, ils constituent un gouvernement de centre-droit présidé par Alejandro Lerroux, qui lance aussitôt une offensive contre la CNT. Il censure sa presse et perquisitionne ses locaux. En coulisse, la bourgeoisie se prépare à instaurer une nouvelle dictature autour de la CEDA, le parti national-catholique de José Maria Gil-Robles, qui s’inspire ouvertement des fascistes italiens et autrichiens. C’est le début du Bienio Negro, les « deux années noires ».

Averties par l’écrasement des communistes et des socialistes allemands par Hitler, en 1933, les organisations ouvrières redoutent l’arrivée au pouvoir de la CEDA. La menace d’une contre-révolution brutale suscite une intense radicalisation vers la gauche, qui s’exprime en particulier au sein de la jeunesse du PSOE. Le journal des Jeunesses socialistes (JS) de Madrid, Renovacion, promeut la révolution prolétarienne et l’insurrection armée. Plus surprenant encore : Largo Caballero, le vieux chef réformiste de l’UGT, reconnaît l’échec de l’alliance avec les républicains bourgeois et se prononce pour la « dictature du prolétariat » ! Il menace d’appeler à l’insurrection contre la république bourgeoise si la CEDA entre au gouvernement.

Les JS forment une milice et entament des préparatifs militaires de part et d’autre du pays. Cependant, elles négligent la préparation politique de l’insurrection, qu’elles conçoivent comme un simple coup d’Etat. Quand Lerroux appelle la CEDA au gouvernement, début octobre 1934, des centaines de milliers de travailleurs suivent l’appel de l’UGT à la grève générale. Mais quand les JS sortent les armes, elles ne sont pas suivies, faute d’une agitation préparatoire dans les masses. Les tentatives insurrectionnelles sont rapidement déjouées à Madrid et à Barcelone.

En revanche, dans la région minière des Asturies, la section locale de la CNT et plusieurs groupes d’extrême-gauche ont rejoint les JS et l’UGT pour former une « Alliance ouvrière ». Des comités populaires se constituent dans les villages. Ils organisent une grève générale, occupent les bâtiments publics et désarment la police. Le 6 octobre, le pouvoir est entre les mains des comités et d’une Armée rouge asturienne forte de 30 000 mineurs armés de dynamite. Ils donnent la terre aux paysans, placent les usines sous le contrôle des ouvriers et proclament la Commune des Asturies.

Face à cette insurrection de masse, la direction nationale de la CNT désavoue sa section asturienne et condamne ce qu’elle considère comme une simple « lutte entre politiciens ». Le syndicat CNT des cheminots refuse même d’entrer en grève aux côtés de l’UGT pour bloquer les troupes du général Francisco Franco, qui sont envoyées pour écraser le foyer révolutionnaire. La répression – une véritable guerre civile – se prolonge jusqu’au 18 octobre ; elle fait 3000 morts et 7000 blessés. A l’issue des combats d’octobre 1934, le gouvernement fait 40 000 prisonniers.

Radicalisation et recompositions

Cependant, cette défaite n’a pas brisé le moral des travailleurs espagnols. Hors des Asturies, leurs rangs sont quasiment intacts. Par ailleurs, l’expérience asturienne a montré jusqu’où il était possible d’aller, et beaucoup rêvent d’une telle insurrection à l’échelle nationale. Face à la puissance du mouvement ouvrier, le gouvernement n’est pas en mesure d’imposer une dictature fasciste. A peine interdits, les journaux ouvriers sont immédiatement republiés sous d’autres noms. A chaque tentative d’exécuter un prisonnier, des grèves massives éclatent dans les villes et forcent à commuer la peine. Le 1er mai 1935, journée internationale des travailleurs, une grève générale paralyse le pays.

Dans la classe ouvrière et ses organisations, la radicalisation s’approfondit – en particulier dans la jeunesse et l’aile gauche du PSOE, qui est animée par Largo Caballero et son journal Claridad. Les JS réclament une purge des éléments réformistes du parti, une « bolchevisation » de son programme et une rupture avec la IIInternationale. Elles appellent même les partisans de Léon Trotsky en Espagne – le groupe d’Andres Nin, exclu du PCE en 1930 – à adhérer au PSOE pour y promouvoir la théorie marxiste et les aider à le « bolcheviser ».

Les JS et l’aile gauche du PSOE organisent alors près de 100 000 jeunes et travailleurs radicalisés. Elles ont également une forte influence dans l’UGT, qui compte plus d’un million de membres. L’expérience de la lutte des classes est en train de pousser toutes ces couches sur la voie de la révolution. Pour les trotskystes, ce sont les conditions idéales pour mener un travail « entriste ». Trotsky exhorte Nin et son groupe à rejoindre le PSOE pour en gagner l’aile gauche. Mais Nin refuse : il prétend que rien de bon ne peut sortir de la social-démocratie ; il déclare que si les JS veulent former un parti révolutionnaire, elles doivent d’abord scissionner du PSOE. Par cette énorme erreur sectaire, Nin rate une occasion historique de donner une base de masse au programme du marxisme.

Au lieu d’entrer dans les JS, Nin et ses partisans fusionnent avec un autre petit groupe d’extrême-gauche, le Bloc ouvrier et paysan (BOC) de Joaquin Maurin, qui a rompu avec le PCE en 1930, mais avance un programme bien plus modéré que celui des trotskystes. Le BOC théorise notamment la possibilité d’une « phase intermédiaire » entre la révolution bourgeoise et la révolution socialiste. Nin se rallie pourtant à ce programme confus pour former, en septembre 1935, le Parti ouvrier d’unification marxiste (POUM).

POUM demonstration

Malgré sa confusion originelle, le POUM apparaît comme le parti le plus à gauche et capte une partie de la radicalisation en cours : dans les mois qui suivent sa création, il passe de 2000 à 30 000 membres. Mais en parallèle, les staliniens du PCE saisissent l’offre des JS, rejetée par Nin. Ils invitent à Moscou les dirigeants des JS, qui en reviennent avec un projet de fusion. Les staliniens obtiennent l’unification des partis socialiste et communiste de Catalogne. Des dizaines de milliers de militants des JS et l’UGT rejoignent le PCE – qui, d’un groupuscule, se transforme ainsi en organisation de masse.

Le Front populaire

Dirigé depuis Moscou, le PCE vient tout juste de changer d’orientation. Depuis la fin des années 1920, il menait une politique sectaire, dite « classe contre classe », consistant à traiter le PSOE de « social-fasciste » et la CNT d’« anarcho-fasciste » – ce qui avait renforcé son isolement. Mais la victoire d’Hitler, en 1933, et la menace d’une invasion allemande de l’Union soviétique ont forcé Staline à chercher de nouveaux alliés.

Rejetant la perspective d’une révolution internationale, il met à l’ordre du jour la tactique du « Front populaire », c’est-à-dire la recherche d’une alliance la plus large possible contre le fascisme. Cette alliance doit inclure les gouvernements soi-disant « démocratiques » de France et de Grande-Bretagne et, dans chaque pays, l’aile soi-disant « progressiste » de la bourgeoisie – celle qui vient de démontrer, en Espagne, son incapacité à améliorer la situation des ouvriers et des paysans.

Fin 1935, le gouvernement Lerroux s’effondre et de nouvelles élections sont convoquées. Dirigés par Manuel Azaña, les républicains bourgeois proposent une nouvelle alliance aux partis ouvriers – au nom de la lutte pour la démocratie – sur la base de leur programme de 1931. Le PCE saisit l’offre des deux mains et utilise son influence sur le PSOE pour    lui faire accepter cette « première étape » vers la révolution. Même le POUM se rallie au programme de ce Front populaire, sous les vives protestations de Trotsky. Quant à la CNT, elle renonce à son abstentionnisme de principe pour soutenir, à demi-mot, le Front populaire.

Cette coalition électorale remporte le scrutin du 16 février 1936. Azaña prend la tête du gouvernement. Les masses sortent aussitôt dans les rues, prennent d’assaut les prisons et libèrent les détenus d’octobre 1934. De nouvelles grèves éclatent, les paysans occupent à nouveau les terres. Le gouvernement républicain s’efforce de les réprimer, mais la vague montante est inarrêtable : le capitalisme espagnol est dans l’impasse.

Les éléments les plus clairvoyants de la classe dirigeante comprennent que la répression « démocratique » ne suffira pas pour empêcher la révolution et sauvegarder la grande propriété capitaliste. Pour conserver leurs privilèges, ils ont besoin de détruire physiquement les organisations du mouvement ouvrier en instaurant un régime fasciste. Un nouveau coup d’Etat se prépare autour du général Franco.

Double pouvoir

Prévenu dès le mois de mars de l’imminence d’un soulèvement militaire, Azaña dissimule l’information et censure les journaux qui en parlent. Le 17 juillet, Franco s’empare du Maroc, alors une colonie espagnole, et ordonne à toutes les garnisons de se soulever contre le gouvernement du Front populaire.

Quand la nouvelle parvient aux travailleurs, ils se mobilisent spontanément à travers le pays. A Barcelone, ils prennent d’assaut les dépôts d’armes et encerclent la garnison. A Malaga, faute d’armes, ils entourent les casernes de barricades enflammées. A Valence, ils sortent dans la rue avec des couteaux de cuisine. Des centaines de milices ouvrières se constituent pour empêcher les fascistes de prendre le pouvoir : le fouet de la contre-révolution vient de projeter la révolution vers l’avant.

L’avancée des troupes de Franco, bientôt soutenues par l’Italie fasciste et l’Allemagne nazie, coupe le pays en deux. Fin juillet, l’essentiel de la bourgeoisie s’est réfugié dans la moitié contrôlée par les franquistes, où une atroce répression s’abat sur le mouvement ouvrier. Dans l’autre moitié de l’Espagne, le gouvernement bourgeois est suspendu en l’air. Des milices ouvrières patrouillent dans les rues et occupent les usines. Les terres des oligarques franquistes sont collectivisées. C’est une situation de « double pouvoir », comme en Russie entre février et octobre 1917 : face au pouvoir de l’Etat bourgeois, il y a celui des organes de la révolution.

A Barcelone, la plupart des entreprises sont réquisitionnées par les travailleurs organisés dans la CNT et le POUM, si bien que le président républicain du parlement de Catalogne, Lluis Companys, leur propose sa démission : « Vous êtes les maîtres de la ville et de la Catalogne, parce que seuls vous avez vaincu les soldats fascistes. […] Si vous ne voulez pas de moi comme président, dites-le maintenant, et je deviendrai un soldat de plus dans la lutte antifasciste. » Mais au nom de ses principes anarchistes, la direction de la CNT refuse de prendre le pouvoir d’Etat ; elle le laisse donc entre les mains de Companys. Quant au POUM, il déclare que la dictature du prolétariat est déjà accomplie en Espagne !

Contre-révolution « démocratique »

Pour mettre fin à la situation de double pouvoir, il aurait fallu affermir celui des comités ouvriers et balayer les restes de l’Etat bourgeois. Mais les atermoiements des dirigeants « révolutionnaires » du prolétariat catalan permettent à la réaction « démocratique » de se réorganiser autour du PCE.

Les staliniens se réclament alors officiellement du communisme, et présentent leur modération comme une simple « tactique » dans la guerre civile. Ils prétendent qu’un programme révolutionnaire aliènerait les classes moyennes, et qu’il dissuaderait les gouvernements « démocratiques » de France et de Grande-Bretagne de soutenir la République. Au nom du mot d’ordre « Vaincre Franco d’abord », les staliniens réclament la répression des initiatives révolutionnaires des masses, y compris la dissolution des milices et des comités. Ils y ajoutent un élément de chantage : l’Union soviétique est prête à vendre de grandes quantités d’armes au gouvernement espagnol… à condition qu’il sauvegarde le capitalisme.

Ces arguments finissent par convaincre Largo Caballero. Le 4 septembre 1936, il forme un gouvernement composé de staliniens, de républicains bourgeois et de socialistes des deux ailes (droite et gauche). Au nom de « l’unité antifasciste », ils sont rejoints en novembre par quatre ministres anarchistes de la CNT. Par ailleurs, en Catalogne, le POUM et la CNT intègrent le gouvernement de Companys dès septembre. Comme l’expliquait Trotsky, le chantage du PCE est un prétexte parfait pour les dirigeants réformistes, qui se sont aventurés très à gauche sous la pression des masses, mais ne sont pas prêts à mener la révolution jusqu’au bout :

« Grâce à ses armes et à son ultimatum contre-révolutionnaire, Staline a été pour tous ces groupes le sauveur. Il leur garantissait en effet – pensaient-ils – la victoire militaire sur Franco, et, en même temps, les affranchissait de toute responsabilité pour le cours de la révolution. Ils se sont donc empressés de mettre au rencart leurs masques socialistes et anarchistes, avec l’espoir de les utiliser de nouveau quand Moscou aurait rétabli pour eux la démocratie bourgeoise. » [1]

Guerre et révolution

Cette politique de modération et de ménagement de la bourgeoisie prépare la défaite du camp républicain. D’une part, face à l’incapacité de la République à contenir la lutte des classes, les capitalistes espagnols, français et britanniques lui préfèrent mille fois la dictature de Franco. D’autre part, depuis le début de la révolution, les classes moyennes – et en particulier la paysannerie – ont démontré qu’elles rejettent le statu quo. Elles ne vont pas se battre pour ce capitalisme « démocratique » qui ne cesse de les décevoir. Pour les dissuader de prendre les armes, les franquistes leur demandent : « Qu’est-ce que la République te donne à manger ? »

Dans une guerre civile, les considérations militaires sont toujours subordonnées à la politique. La victoire de la République espagnole supposait une mobilisation révolutionnaire des masses ouvrières et paysannes, c’est-à-dire une lutte ouverte pour le bouleversement des rapports de propriété.

Barcelone 19 juillet 1936

La preuve en est donnée fin juillet 1936, quand des milices du POUM et de la CNT dirigées par l’anarchiste Buenaventura Durruti quittent Barcelone pour reprendre aux franquistes la région rurale d’Aragon. Dans chaque village qu’elles libèrent, les colonnes de Durruti font élire un comité révolutionnaire qui collectivise les terres et brûle les titres de dette et de propriété. Ces comités de village se lient entre eux et forment un gouvernement des travailleurs à l’échelle de la région.

En agissant comme une armée de libération sociale, les troupes de Durruti transforment chaque village libéré en forteresse de la révolution : les paysans libérés se battent avec acharnement contre les troupes de Franco. Grâce à cette politique militaire révolutionnaire, l’Aragon sera repris aux fascistes (cas unique dans toute la guerre civile). Même les staliniens sont forcés de reconnaître l’efficacité des méthodes révolutionnaires de Durruti : ils font appel à lui pour défendre Madrid assiégée, où il trouve la mort en novembre 1936.

Guerre civile dans la guerre civile

Cet exemple suscite la formation d’une aile gauche de la CNT, les Amis de Durruti, qui critiquent le réformisme de leur direction et réclament la généralisation du modèle aragonais – c’est-à-dire du pouvoir des soviets. Mais cette organisation s’est constituée trop tard, tout comme le groupe des bolcheviks-léninistes, la poignée de partisans de Trotsky qui ont refusé d’adhérer au POUM en 1935.

On ne peut pas improviser un parti révolutionnaire dans le feu des combats. Les masses avaient sélectionné leurs dirigeants dans la période précédente ; elles leur accordaient une grande confiance. Les événements allaient trop vite pour qu’elles aient le temps de s’en détacher et de se doter d’une meilleure direction, surtout dans un contexte où le POUM lui-même multipliait les erreurs opportunistes.

Dès octobre 1936, le gouvernement « républicain » réclame la fusion des milices révolutionnaires dans une armée professionnelle sous son contrôle, avec le rétablissement des grades, du salut militaire, et le retour des officiers bourgeois. Il bloque l’envoi d’armes aux milices qui refusent d’y adhérer, notamment en Aragon. La lutte contre Franco est désormais menée par une armée bourgeoise contrôlée par les dirigeants staliniens et des « conseillers » militaires soviétiques.

Le 3 mai 1937, après avoir obtenu l’exclusion du POUM du gouvernement catalan, les staliniens partent à l’assaut contre le central téléphonique de Barcelone, tenu par la CNT. La milice anarchiste riposte en mitraillant les assaillants. Une grève générale éclate dans la ville : Barcelone se soulève pour empêcher le rétablissement de l’ordre bourgeois.

C’est une guerre civile dans la guerre civile, avec d’un côté les masses ouvrières soutenues par les Jeunesses anarchistes, le POUM, les Amis de Durruti et les trotskystes ; et, de l’autre, les forces de l’Etat dirigées par les staliniens catalans. Par radio, les ministres anarchistes et socialistes de gauche appellent depuis Madrid à cesser les combats. Les dirigeants du POUM appellent à leur tour à battre en retraite. Sans direction ni perspectives, les révolutionnaires finissent par se rendre. Les affrontements ont fait au moins 500 morts et 1000 blessés.

La victoire de la réaction

Après les « Journées de mai » de Barcelone, la contre-révolution est inexorable. Le POUM est déclaré hors-la-loi et ses dirigeants sont arrêtés le 16 mai. Parmi eux, Andres Nin est torturé et assassiné par des agents staliniens.
Largo Caballero et les ministres anarchistes sont chassés du gouvernement. Le conseil d’Aragon est dissous en août, tandis que les prisons de Barcelone se remplissent de militants ouvriers.

A la fin de l’année 1937, du point de vue de la liberté des organisations ouvrières, il n’y a plus vraiment de différence entre les deux camps de la guerre civile. Le moral s’en ressent et les défaites militaires se multiplient. En janvier 1939, Franco reprend Barcelone. Le 5 mars, le général bourgeois Casado tente un putsch au sein du camp républicain pour négocier un compromis avec Franco. A cette fin, il massacre des centaines de militants staliniens. Mais Franco reste intraitable : Madrid tombe le 29 mars et la guerre civile s’achève par la victoire des fascistes.

La sanglante répression qui s’ensuit signe l’échec du Front populaire. Elle confirme tragiquement la théorie de la révolution permanente élaborée par Trotsky. Les tentatives de « ménager » la bourgeoisie ne font que désarmer notre classe face à ses ennemis, qui sont prêts à tout pour sauvegarder leur pouvoir et leurs privilèges. Seule la mobilisation révolutionnaire des travailleurs peut vaincre la réaction. Un puissant parti armé de ces idées aurait fait la différence dans l’Espagne des années 1930. Il nous revient de le construire en vue des prochaines
révolutions.


[1] L. Trotsky, « Leçons d’Espagne : dernier avertissement » (1937)

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