Nous avons interviewé Ahmed Berrahal, délégué Force ouvrière au dépôt de Flandre-Les Pavillons (Seine-Saint-Denis), où travaillent 1 600 salariés. Il revient sur les conséquences de la privatisation de la RATP, le rôle des syndicats dans la lutte actuelle et la nécessité de préparer sérieusement la grève générale reconductible.
Où en est la privatisation de la RATP ?
La RATP a été démantelée méthodiquement par la politique d'ouverture à la concurrence menée par Valérie Pécresse, présidente (LR) de la région Île-de-France. Pour éviter une mobilisation massive des salariés, la direction a procédé progressivement, dépôt de bus après dépôt de bus. Le processus a commencé en janvier 2025. Le dernier dépôt, Belliard-Lagny-Lilas, vient à son tour d'être transféré au privé.
Plusieurs grandes sociétés se sont partagé les marchés : RATP Cap Ile-de-France, Transdev, Keolis et ATM. Le dépôt de Flandre, à Aubervilliers, est ainsi passé sous pavillon Transdev. C'est la première fois qu'une entreprise privée récupère des lignes de bus à Paris.
Il ne faut pas se faire d'illusions : ces entreprises ne sont pas venues pour augmenter nos salaires ou améliorer nos conditions de travail. Leur objectif, c'est de réduire la masse salariale et de faire travailler les gens davantage pour moins cher. Elles ont obtenu des marchés pendant six ans et sont là pour faire de l'argent.
L'acte I de la privatisation, c’est le réseau de bus. Mais ce n'est pas terminé : en 2030, ce sera le tour des tramways, ensuite des métros et des RER. Tout le monde va y passer.
Quelles sont les conséquences sur les conditions de travail des salariés ?
Le passage au privé a déjà des conséquences directes sur nos acquis. Je vais prendre quelques exemples. A la RATP, les salariés ayant des enfants à charge bénéficient d'un supplément familial de traitement (SFT), qui pouvait représenter plusieurs centaines d'euros par mois. Chez Transdev, les machinistes en arrêt maladie perdent désormais ce complément. C'est une perte considérable – parfois jusqu’à 900 euros ! – pour des salariés qui gagnent entre 1 700 et 2 100 euros.
Autre exemple : avant 2018, nous n'avions pas de jour de carence. Maintenant, nous sommes passés à trois. Je connais des chauffeurs qui viennent travailler malades, parfois avec des pathologies graves, parce qu'ils ne peuvent pas se permettre de perdre plusieurs jours de salaire. C'est dangereux pour eux comme pour les usagers.
Nous conservons l’essentiel de nos droits pendant quinze mois après le transfert. Mais ensuite, la direction voudra renégocier nos acquis à la baisse. C'est le principe même de la privatisation : nous mettre en concurrence et niveler nos conditions de travail vers le bas.
La privatisation engendre-t-elle aussi des dysfonctionnements dans le service de transport ?
Bien sûr. Lors des grandes grèves à la RATP en 2018, on expliquait déjà qu'on se battait pour nos conditions de travail, mais aussi pour les usagers. Avant, la RATP disposait d'un système centralisé de régulation. En cas d'accident ou de déviation, une centrale pouvait adapter le trafic, modifier les itinéraires et réguler les passages des bus pour maintenir un service régulier. Aujourd'hui, avec plusieurs entreprises qui gèrent chacune leurs lignes, la coordination est beaucoup plus compliquée. Quand un problème survient, chacun renvoie la responsabilité vers l'autre. Les usagers le constatent : il arrive que trois bus se suivent à la queue leu-leu, faute d'une régulation efficace.
On voit aussi le mépris des nouvelles directions dans les détails du quotidien. Chez Transdev, on a même dû se battre pour obtenir des gobelets pour les machinistes ! La direction a décidé de les supprimer et nous a distribué des gourdes, mais attention, une seule par an… il ne faut pas la perdre! C'est révélateur de leur mentalité : ils cherchent à économiser sur tout, jusqu'aux conditions les plus élémentaires de travail.
Autre exemple : pendant les fortes chaleurs, beaucoup de climatisations de nos bus ne fonctionnaient pas. Pourtant, ce sont des véhicules neufs. Les contrats avec le constructeur empêchent nos mainteneurs d'intervenir sur les climatisations sans risquer de faire sauter la garantie. Résultat : les bus roulent sans climatisation, faute de techniciens du constructeur disponibles pour effectuer les réparations.
Le dépôt des Lilas était en grève jeudi 29 octobre. Comment s'est déroulée cette mobilisation et comment la direction a-t-elle réagi ?
Les travailleurs ont organisé une journée de grève pour protester contre le transfert de leur dépôt au privé. Malgré la certitude de ne pas pouvoir empêcher la privatisation, ils ont voulu faire entendre leur colère. Il y a eu plus de 80 % de grévistes !
La direction du dépôt des Lilas, Christine Brun, a répondu en faisant intervenir les CRS contre ses propres salariés. C'est une honte ! En 2019, elle distribuait déjà des croissants et du café aux CRS avant qu'ils nous matraquent. Aujourd'hui, elle recommence. Et pas un mot de la direction de la RATP pour condamner ces violences policières !
Désormais, le combat porte sur le maintien de nos conditions de travail. Les entreprises privées veulent remettre à plat les acquis sociaux et tirer les salaires vers le bas. On n'aura pas le choix, il faudra se battre pour défendre nos droits et en gagner de nouveaux.
A court terme, nous réclamons une prime carburant de 1 000 euros. C’est indispensable pour faire face à la hausse des prix. Certains collègues dépensent 300 à 400 euros supplémentaires par mois pour venir travailler, en parcourant 50 kilomètres. Mais Transdev refuse de mettre la main à la poche. Tout augmente, sauf les salaires. Voilà ce qui alimente la colère des salariés.
Comment envisages-tu la mobilisation du 5 novembre ? Quelles perspectives peut-elle ouvrir ?
Je pense qu'il y aura énormément de monde. Mais le 5 novembre doit surtout être un point de départ pour préparer la suite. Le ras-le-bol est immense, à la RATP comme ailleurs. L'inflation, les salaires qui stagnent et les privatisations ont poussé les travailleurs à bout.
Les lycéens ont montré l'exemple. Le 17 octobre, ils sont sortis massivement, avec des jeunes de banlieue qui sont allés manifester à Paris. Maintenant, c'est aux travailleurs de prendre le relais. Les syndicats doivent accompagner cette mobilisation et aider à construire une grève illimitée. Manifester tous les jours ne suffira pas : c'est par la grève qu'on peut véritablement changer le rapport de force.
Comment préparer concrètement une grève générale ?
Une grève, ça se prépare. D'abord, il faut des caisses de grève. En 2018, nous avions collecté environ 95 000 euros pour la RATP. C'est un signal fort, on montre aux travailleurs qu’on est prêt pour se lancer dans la lutte. Appeler à la grève à la télévision sans la préparer, c'est le meilleur moyen de ne pas réussir la mobilisation.
A la RATP, la colère est là. Dans plusieurs dépôts, les grèves ont atteint 85 à 95 % de participation. Les collègues qui ont participé à la grève de 2019, qui avait duré près de deux mois, sont prêts à repartir, mais à condition que tout le monde suive. Il faut donc réunir les machinistes, les agents du métro et du RER pour organiser une mobilisation commune. Pour l'instant, les discussions et les assemblées générales manquent.
La force des transports, c'est qu'ils peuvent bloquer une grande partie de l'économie. Quand les bus, les métros et les RER s'arrêtent, les autres travailleurs se demandent aussi pourquoi ils devraient continuer à travailler.
Il faut construire cette solidarité entre travailleurs, lycéens, chômeurs et retraités. Le 5 novembre doit être l'occasion de commencer ce travail : discuter dans les dépôts, organiser les caisses de grève et préparer ensemble une grève reconductible. On ne peut pas simplement appeler à la grève et dire aux travailleurs de se débrouiller. C'est à nous de la construire !
