Début juin, les opérateurs Bouygues Telecom, Free et Orange ont annoncé avoir signé un protocole d’accord pour racheter leur concurrent Altice France, maison mère du groupe SFR. Ils devront débourser pas moins de 20,35 milliards d’euros pour prendre le contrôle des activités de l’actuel numéro 3 du secteur des télécommunications. La vente définitive devrait être actée à la fin de l’année 2027. Cette opération marquerait une nouvelle étape dans la concentration du marché des télécoms, qui passerait ainsi de quatre à trois opérateurs. 

Le deal donne la part du lion à Bouygues Telecom, qui récupérerait 42 % des activités de SFR, contre 31 % pour Free et 27 % pour Orange. Le passage de quatre à trois opérateurs devrait augmenter les prix de 5 à 25 % selon les experts. Les salariés, eux, sont menacés d’un plan de licenciement massif : la CFDT SFR anticipe une « restructuration sociale d'une ampleur inédite dans le secteur des télécoms  ».

Dette et dividendes

En 2014, Patrick Drahi achète SFR pour un montant de 13,5 milliards d’euros. Le milliardaire est un adepte des rachats par « effet de levier », une technique qui consiste à financer l’acquisition d’une entreprise par la dette, les bénéfices futurs étant utilisés pour rembourser les emprunts contractés. 

Patrick Drahi mise sur une augmentation du chiffre d’affaires par des abonnements plus chers et davantage de services vendus à chaque client. Cependant, entre 2014 et 2024, les ventes du groupe passent de 11.5 milliards à 10 milliards d’euros, et ses parts de marché s’érodent, passant de 25 % à 19 % dans l’Internet fixe, et de 26 % à 23 % dans le mobile. Le groupe perd des abonnés du fait des prix élevés et de la dégradation du service client : deux ans après l'arrivée de Drahi, SFR a perdu 1,4 millions de clients dans la téléphonie mobile. 

Les difficultés du groupe se poursuivent : le 2 novembre 2017, la publication de mauvais résultats fait perdre la moitié de sa valeur à l’action d’Altice, maison mère de SFR, à la Bourse d’Amsterdam. La situation financière du groupe se fragilise à nouveau en 2022, alors que la brusque remontée des taux d’intérêt alourdit la charge de sa dette. L’endettement dépasse alors les 24 milliards d’euros. Patrick Drahi renégocie la dette du groupe avec ses principaux créanciers : ces derniers passent l’éponge sur 8,6 milliards de dette en échange d’une entrée au capital du groupe, à hauteur de 45 %. S’ils acceptent ce deal malgré la situation financière du groupe, c’est parce que SFR a largement gavé ses actionnaires : entre 2014 et 2024, ils ont perçu près de 8 milliards d’euros de dividendes, au premier rang desquels Patrick Drahi, dont le patrimoine était estimé à 8,65 milliards d’euros en 2024 par le magazine Challenges. 

Casse sociale

Les salariés du groupe, eux, ont déjà subi deux plans sociaux : 5000 suppressions de poste en 2016 et 1700 en 2021. Le trio d’acheteurs promet, pour l’instant, de garantir le maintien de l’emploi des 8 000 salariés de SFR jusqu’au début de l’année 2029 au sein d’une nouvelle structure baptisée SFR SA. 

En revanche, les 3 500 salariés d’Altice Technical Services (ATS) la filiale technique d’Altice France, seraient directement licenciés. À partir de 2029, au moins 4 800 salariés supplémentaires se retrouveraient sur le carreau, les autres opérateurs ne s’étant engagés à reprendre que 3 200 des 8 000 salariés de SFR. Et le bilan pourrait être encore plus lourd, les promesses de ces grands groupes n’engagent toujours que ceux qui y croient. 

Les syndicats et salariés ne se font d’ailleurs pas d’illusions sur leur avenir. Lors d’une première réunion avec les repreneurs, une salariée expliquait : « C’est nous tous, les salariés, qui avons contribué à construire SFR [...]. Et là, on nous demande de creuser notre tombe en réalisant la migration des clients chez les concurrents, pour qu’ensuite on nous vire comme des malpropres ». Une enquête interne sur les risques psychosociaux estime que 80 % des salariés restant vivent dans la crainte de perdre leur emploi, et qu’un quart d’entre eux sont en situation de burn-out.

Trois décennies après la privatisation des télécoms, le constat est sans appel : celle-ci a permis au patronat d’engranger des milliards d’euros de profits aux dépens des salariés et des usagers. Des milliers d’emplois ont été supprimés et les conditions de travail se sont dégradées : les vagues de suicides chez France Télécom et le climat social actuel chez SFR le montrent bien.

Les grandes confédérations syndicales devraient organiser une campagne d’agitation offensive autour du seul mot d’ordre capable de garantir réellement la préservation des emplois, l’amélioration drastique des conditions de travail et un service de qualité pour les usagers : la nationalisation de ces grands groupes sous le contrôle démocratique des travailleurs, sans aucune indemnisation pour Patrick Drahi et les autres capitalistes du secteur.

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