Le 19 mars, plus d’une centaine de figures de l’opposition – politiciens, journalistes et universitaires – ont été arrêtées en Turquie. Parmi elles, le maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, candidat pressenti aux prochaines élections présidentielles.
Ces derniers mois, le régime d’Erdogan a intensifié la répression. En février, des artistes, des politiciens bourgeois et des militants de droite et de gauche (ainsi qu’un astrologue qui avait osé prédire une défaite électorale d’Erdogan !) ont été arrêtés. Mais l’arrestation d’Imamoglu marque une incontestable escalade.
Beaucoup s’attendent à ce que les élections présidentielles prévues en 2028 soient avancées pour permettre à Erdogan de s’y présenter sans violer la constitution. Or, Ekrem Imamoglu devait prochainement annoncer sa candidature aux primaires du Parti républicain du peuple (CHP), le principal parti d’opposition bourgeois, « kémaliste ». Son arrestation, comme l’annulation de son diplôme universitaire quelques jours plus tôt, vise à l’empêcher de se présenter à de potentielles élections présidentielles anticipées.
Les contradictions du régime d’Erdogan
Au pouvoir depuis 2002, Erdogan a bénéficié durant ses premiers mandats de la croissance de l’économie turque. Mais depuis la crise économique mondiale de 2008, l’économie turque s’est fortement ralentie et a réduit sa base de soutien. En 2016, une tentative ratée de coup d’Etat militaire lui a fourni le prétexte nécessaire pour intensifier la répression et purger l’appareil d’Etat de tous les éléments liés au vieil establishment kémaliste. Erdogan et ses partisans ont pu prendre complètement en main les leviers du pouvoir. Le coup d’Etat a aussi désorienté la classe ouvrière et la jeunesse, qui craignaient le retour d’une dictature militaire comme celles que la Turquie a connues par le passé.
Depuis la pandémie, l’accumulation des mesures d’austérité a nourri une nouvelle vague de radicalisation. Les grèves se sont multipliées. Erdogan n’a remporté que de justesse l’élection présidentielle de 2023. L’année suivante, son parti, l’AKP, a subi une défaite humiliante aux élections locales : l’opposition l’a emporté dans toutes les grandes villes, y compris dans des bastions historiques du régime.
Confronté à une contestation croissante, Erdogan a multiplié les manœuvres. Il a notamment engagé des négociations avec les nationalistes kurdes, pour tenter de saper l’alliance qu’ont conclue contre lui le parti kurde DEM et le CHP. Fin février, Abdullah Ocalan, le chef du PKK (la principale organisation clandestine kurde), a appelé depuis sa prison à la fin de la « lutte armée » et même à la dissolution de son parti. Pour obtenir une telle annonce, Erdogan a sans nul doute dû promettre à Ocalan des concessions notables.
C’est typique des manœuvres du régime : il y a peine une décennie, il lançait une campagne féroce contre les Kurdes, interdisait le principal parti kurde (le HDP) et bombardait les villes du Kurdistan turc, tout ceci avec l’appui du CHP. Il essaie aujourd’hui la manœuvre inverse.
Erdogan joue aussi un rôle clé dans le nouvel équilibre du pouvoir en Syrie, et occupe une place importante dans le règlement de la guerre en Ukraine. Il peut aussi menacer d’ouvrir à nouveau la voie aux réfugiés qui tentent d’entrer en Europe. Il a donc de solides monnaies d’échange à faire valoir en échange du soutien des impérialistes américains et européens. Mais le régime joue néanmoins un jeu dangereux.
Mobilisation de masse
Les récentes arrestations marquent un tournant dans l’évolution bonapartiste du régime et nombre de capitalistes turcs craignent qu’Erdogan ne sacrifie leurs intérêts pour se maintenir au pouvoir. A l’annonce de l’arrestation d’Imamoglu, la livre turque s’est effondrée tandis que les indices boursiers turcs vacillaient.
Cette vague d’arrestation a aussi effrayé les dirigeants kurdes, qui craignent d’être arrêtés eux aussi. Loin de rompre avec le CHP, ils lui ont au contraire apporté leur soutien.
Après les arrestations, le gouverneur d’Istanbul a interdit toutes les manifestations et même les conférences de presse ! Des milliers de policiers ont été déployés dans la ville pendant que les principales stations de métro étaient fermées et que l’accès aux réseaux sociaux était restreint. Cela n’a pas empêché des rassemblements spontanés d’étudiants, qui se sont étendus à d’autres villes. Le soir même, des centaines de milliers de personnes manifestaient à travers tout le pays, malgré une violente répression. Depuis la mobilisation continue.
Les dirigeants bourgeois du CHP sont incapables de proposer une véritable alternative aux masses. Imamoglu est l’héritier d’une famille richissime. Son parti défend le même programme austéritaire qu’Erdogan et partage les mêmes préjugés nationalistes. Un des dirigeants du CHP a par exemple qualifié le drapeau kurde de « torchon ». Ces politiciens kémalistes bourgeois veulent seulement revenir au statu quo qui existait avant l’arrivée au pouvoir d’Erdogan, lorsque c’est eux qui étaient au pouvoir et dominaient la classe ouvrière turque.
Les travailleurs et la jeunesse ne doivent compter que sur leurs propres forces, et ne rien attendre du « moindre mal » kémaliste. Seul un programme de classe, qui corresponde aux intérêts des travailleurs de tout le pays, permettra à la mobilisation contre Erdogan de rallier à elle toutes les couches opprimées et exploitées !