« Attachez vos ceintures : l’incertitude est la nouvelle norme et elle est là pour durer. » C’est ainsi qu’il y a bientôt un an, la directrice générale du FMI, Kristalina Georgieva, traçait les perspectives pour l’économie mondiale. [1] Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’elle n’avait pas tort. A la guerre commerciale entre les Etats-Unis et la Chine et à l’inflation rampante se sont ajoutées les conséquences de la guerre contre l’Iran et du blocage du détroit d’Ormuz. Aujourd’hui, une nouvelle source d’inquiétude fait trembler les marchés : la hausse des taux d’intérêt sur les dettes publiques.
Depuis cet été, les principales puissances économiques font face à une hausse des taux d’intérêt sur leur dette publique. Aux Etats-Unis, le taux des obligations à dix ans a franchi 5 %. Au Japon, où les taux obligataires étaient historiquement faibles, il dépasse désormais 3 %, une première depuis trente ans. En France, il atteint environ 4,8 %, du jamais vu depuis la crise financière de 2008.
Pourquoi les taux d’intérêt montent-ils ?
Les Etats vivent « au-dessus de leurs moyens » depuis plusieurs décennies. Ils empruntent notamment pour financer des mesures de « relance » alors que la croissance économique reste en berne. Les dettes publiques française et américaine ont quasiment doublé en vingt ans, passant respectivement de 65 % à 119 % et de 64 % à 126 % du PIB.
Les capitalistes consentent à prêter de l’argent aux Etats, mais à condition de disposer de garanties de remboursement et de taux d’intérêt suffisants. Lorsque les investisseurs ont moins confiance dans la capacité d’un Etat à rembourser, ils exigent une rémunération plus élevée pour lui prêter leur argent. Fondamentalement, la hausse des taux reflète le manque de confiance des capitalistes dans l’avenir.
Plus les taux d’intérêt sont élevés, plus la charge de la dette augmente, et avec elle les sommes versées aux créanciers. En France, l’augmentation des taux au premier semestre 2026 s’est traduite par une hausse de 19 % du montant des intérêts que l’Etat doit verser à ses créanciers. La charge de la dette est aujourd’hui le premier poste de dépenses du budget de l’Etat, avec 79 milliards d’euros, bien au-dessus des 63 milliards du budget de l’Education nationale. Des sommes colossales d’argent public sont donc transférées dans les poches des capitalistes qui prêtent à l’Etat et spéculent sur la crise.
Les taux n’ont pas toujours été aussi élevés. Après la crise de 2008, les Etats ont bénéficié de taux d’intérêt exceptionnellement bas, alors que les banques centrales achetaient massivement des obligations d’Etat en injectant sur les marchés de grandes quantités de liquidités supplémentaires. Les banques centrales garantissaient ainsi des crédits à bon marché aux Etats, aux banques privées et aux entreprises. Mais cette situation ne pouvait pas durer. En augmentant massivement la quantité de monnaie sans que la production n’augmente de façon équivalente, les banques centrales ont fini par créer les conditions d’une augmentation générale des prix. C’est ce qui s’est produit en 2020 lorsque la pandémie de COVID a provoqué des ruptures dans les chaînes de production et d’approvisionnement, faisant brusquement monter l’inflation.
Combinaison de problèmes
Depuis, l’inflation n’a jamais été entièrement résorbée : les guerres en Ukraine et en Iran ont provoqué de nouveaux chocs inflationnistes sur les matières premières, en particulier le pétrole et le gaz. La guerre ne perturbe pas seulement les échanges : de nombreux sites pétroliers et industriels sont endommagés et à l’arrêt. Résultat : la production de pétrole a chuté.
Ces chocs combinés ont fait augmenter les prix du pétrole de plus de 50 % en moyenne. Le prix du baril de Brent a dépassé la barre symbolique de 100 dollars le baril, contre 62 dollars avant le conflit. D’autres matières premières suivent cette dynamique : depuis le début de la guerre, les prix du gaz ont augmenté de 127 %, les engrais à base d’urée de 16 %, le plastique de 21 % et l’aluminium de 6 %. Ces hausses de prix se répercutent inévitablement sur les produits finis.
Par ailleurs, en faisant s’effondrer la production agricole française, la canicule a fait grimper en flèche les prix des produits alimentaires. Les enseignes de la grande distribution anticipent déjà des hausses de prix alors que les prix de l’essence atteignent des sommets historiques. En France, l’inflation pourrait atteindre 3 % en glissement annuel à la fin de 2026.
L’inflation fait aussi pression sur les taux d’intérêt, car l’augmentation générale des prix impacte la rentabilité des obligations à long terme. Si l’inflation est supérieure aux taux d’intérêt, les investisseurs perdent de l’argent lorsqu’ils en prêtent. Ils exigent alors des intérêts plus élevés.
Les Etats ne sont pas les seuls à vouloir emprunter : les entreprises du secteur de l’IA doivent se tourner vers le marché de la dette pour financer leurs dépenses vertigineuses. Les géants américains de l’IA ont emprunté environ 194 milliards de dollars entre janvier et début juillet 2026, soit un volume comparable à celui emprunté par l’Etat britannique. Cette « compétition pour le capital » (pour reprendre les mots de BlackRock, l’une des principales sociétés d’investissement au monde) tend à faire augmenter le cours de l’ensemble des taux d’intérêt, d’autant plus que ces prêts ne sont pas tous aussi « sûrs ».
Récession à l’horizon
Jeudi 24 septembre, le groupe japonais SoftBank, premier financeur d’OpenAI, a émis un emprunt de 11 milliards de dollars. Jamais dans l’histoire un montant aussi important n’avait été prêté à un acteur jugé peu fiable par les agences de notation financière. Les entreprises de l’IA ne sont en effet pas du tout assurées de faire des profits, et donc de pouvoir rembourser leurs emprunts.
Après avoir promis monts et merveilles, les patrons de l’IA ont annoncé une « pause » dans le développement des modèles d’IA les plus avancés, alors que leurs entreprises ne dégagent toujours pas de bénéfices réels. Autre signal qui inquiète les investisseurs, OpenAI anticipe un flux de trésorerie négatif de 280 milliards de dollars entre 2026 et 2030. Comme nous l’avons déjà expliqué, derrière les promesses et les investissements colossaux, les valorisations boursières des entreprises du secteur reposent sur une spéculation massive et sont totalement déconnectées de leurs bénéfices réels.
Les capitalistes croisent les doigts pour que la bulle n’éclate pas. Mais tôt ou tard, le marché devra revenir à la réalité. Les économistes de la BCE ont d’ores et déjà prévenu que les « effets d’une correction aux Etats-Unis pourraient s’étendre au-delà des marchés financiers pour toucher le climat économique, les conditions de financement et les embauches ». De son côté, la Banque d’Angleterre prévoit, si la bulle éclate, « une correction brutale du marché des actions, un réajustement des taux de crédit des entreprises et une dépréciation persistante du dollar » (Les Echos, 28 août 2026).
Les dépenses du secteur de l’IA représentent entre un quart et un tiers de la croissance américaine. Si ce secteur entrait en crise, cela aurait donc des conséquences désastreuses pour la première puissance économique, mais aussi pour l’économie mondiale, alors que celle-ci s’essouffle déjà. Le FMI prévoit une croissance mondiale de seulement 3 % en 2026 – et avertit que ce chiffre pourrait baisser. L’économie française, elle, est déjà au bord de la récession.
Une équation sans solution
Le scénario qui se profile est inquiétant pour la classe dirigeante : une croissance en berne, une inflation soutenue et une montagne de dettes. Tout ceci pourrait provoquer un « effet boule de neige ». Si le taux d’intérêt moyen augmente plus vite que le PIB, la charge de la dette ne fera que s’accroître, plombant encore davantage la croissance économique.
La bourgeoisie française voit le danger, mais sans pouvoir l’éviter. Si elle stimule l’économie à grands coups de dépenses publiques pour éviter une récession, elle ne fera qu’aggraver l’endettement de l’Etat. Du point de vue de la classe dirigeante, la situation exige de brutales politiques d’austérité, pour « assainir » les comptes de l’Etat. Mais la crise politique l’empêche d’aller aussi loin qu’il le faudrait, de son point de vue.
Comme le montre la crise que provoquent chaque année les discussions parlementaires autour du budget, il n’existe aujourd’hui aucune majorité à l’Assemblée nationale pour imposer le niveau d’austérité dont la classe dirigeante a réellement besoin. Les 54 milliards d’économies prévues par le gouvernement Lecornu entraîneront certes une dégradation drastique de nos conditions de vie, mais cela restera nettement insuffisant pour résorber le déficit public, encore supérieur à 5 % du PIB cette année.
L’endettement massif de l’Etat met à nu toutes les contradictions du système capitaliste. Une question s’impose : qui paiera, les capitalistes ou les travailleurs ? C’est la lutte des classes qui tranchera.
[1] IMF chief warns ‘uncertainty is the new normal’ in global economy, The Guardian, 8 octobre 2025.
