Envoyant au diable le Mémorandum qu’il avait lui-même signé en grande pompe à Versailles, Donald Trump a replongé le Moyen-Orient dans la guerre.

Comme nous l’avions expliqué lors de sa signature, l’accord conclu début juin actait une profonde défaite de l’impérialisme américain. Incapable de vaincre l’Iran, Washington avait dû accepter des conditions humiliantes – notamment la levée des sanctions économiques contre l’Iran, la restitution de milliards de dollars de fonds iraniens saisis à l’étranger par les Etats-Unis et la reconnaissance du contrôle de Téhéran sur le détroit d’Ormuz – sans rien obtenir en échange que les Iraniens n’aient pas déjà accepté avant la guerre.

Cette issue était la meilleure possible du point de vue des intérêts objectifs des impérialistes américains. Sur le plan militaire, la guerre était pour eux une impasse. Manquant de projectiles antimissiles en nombre suffisant, ils ne pouvaient pas empêcher les Iraniens de riposter de plus en plus efficacement à leurs propres bombardements. Les bases américaines dans la région, mais aussi des installations militaires et des infrastructures en Israël et dans les pays du Golfe, étaient la cible de tirs dévastateurs.

Par ailleurs, en bloquant le détroit d’Ormuz, l’Iran avait porté un coup à l’équilibre de l’économie mondiale, qui dépend de cette artère vitale pour son approvisionnement en pétrole, en gaz, en engrais, etc. Le « blocus » du pétrole iranien annoncé en avril par Donald Trump avait aggravé les pénuries d’hydrocarbures, sans faire reculer d’un pas les dirigeants iraniens. Pour « débloquer » le détroit, les Américains auraient dû s’engager dans une offensive terrestre très coûteuse et au résultat hasardeux. Dos au mur, les Américains avaient dû jeter l’éponge et accepter le « Mémorandum d’Accord ».

Un accord contesté de toutes parts

Même s’il marquait une victoire de l’Iran, celui-ci n’a pas été bien reçu par l’aile la plus « dure » du régime iranien, hostile à toute discussion avec les Etats-Unis. Leur point de vue a été considérablement renforcé par le fait que c’était la deuxième fois en moins d’un an que l’Iran était agressé par les Etats-Unis ou leurs alliés alors même que des négociations étaient en cours. De plus, les crimes commis par les Américains et les Israéliens – comme par exemple le bombardement de l’école primaire de Minab – ont provoqué la colère d’une bonne partie des masses iraniennes, qui réclame vengeance.

Le principal négociateur du Mémorandum, le président du parlement iranien Mohammad Ghalibaf, a même été privé d’antenne en direct durant une interview à la télévision. Des vidéos le montrant être conspué par une foule l’accusant de lâcheté durant les funérailles de l’Ayatollah Khamenei ont aussi été publiées.

La méfiance des Iraniens sembla d’autant plus justifiée lorsque, le 1er juillet, le vice-président américain J.D. Vance déclara que, « ce que le président [Trump] veut faire, c’est utiliser le Mémorandum pour remplir les réserves de pétrole de l’économie mondiale, réapprovisionner quelques stocks et, ensuite, voir où vont les choses. » Autrement dit, le Mémorandum n’était qu’une façon de gagner du temps pour préparer une éventuelle nouvelle attaque contre l’Iran.

De manière générale, le Mémorandum n’a jamais été respecté, ni appliqué intégralement par les Américains. Il prévoyait notamment qu’un cessez-le-feu s’applique dans toute la région, y compris au Liban. Or, les dirigeants israéliens s’y refusaient absolument et ont continué à bombarder le Liban. Le ministre israélien de la défense, Israël Katz, a même annoncé qu’il prévoyait d’occuper « indéfiniment » près de 15 % du territoire libanais après en avoir chassé la population.

Aux Etats-Unis même, la capitulation de Trump face aux Iraniens a provoqué la fureur de toute une couche de l’establishment impérialiste, habitué pendant des décennies à imposer sa volonté partout dans le monde. Comme il a l’habitude de le faire avec chacun de ses échecs, Trump a tenté de présenter le Mémorandum comme une victoire. Mais il a eu toutes les peines du monde à le faire cette fois-ci, tant la réalité était évidente.

Le président américain n’a pas accepté une telle humiliation, surtout à quelques mois d’élections de mi-mandat déjà très mal engagées. Les intérêts objectifs, rationnels, de l’impérialisme américain ont donc été jetés par la fenêtre, et Trump a saisi le premier prétexte pour relancer la guerre.

Guerre d’attrition

Le 7 juillet, des navires ont tenté de franchir le détroit d’Ormuz sans respecter le parcours fixé par l’Iran. Cette manœuvre provocatrice a été ouvertement encouragée par les Américains, alors que le Mémorandum signé par Trump reconnaissait pourtant le contrôle iranien sur le détroit. Ces navires ont été la cible de tirs iraniens. Les Etats-Unis ont alors saisi ce prétexte pour lancer une vague de bombardements contre les côtes iraniennes. Les Iraniens ont riposté en bombardant à leur tour des installations militaires américaines dans plusieurs pays du Golfe et en Jordanie.

Cette nouvelle phase de la guerre n’est pas plus favorable aux Américains que la précédente. La dynamique de guerre d’attrition que nous décrivions déjà au mois de mars se fait toujours sentir :

« Les projectiles iraniens coûtent bien moins chers que ceux utilisés pour les intercepter : on estime par exemple qu’un drone iranien Shahed coûte entre 20 000 et 50 000 dollars, alors qu’un intercepteur Patriot coûte entre 1 et 6 millions de dollars et un intercepteur THAAD entre 12 et 15 millions de dollars… Cette disproportion pèse d’autant plus qu’il faut souvent utiliser plusieurs missiles pour réussir une interception.

Par ailleurs, si les Iraniens ont mis sur pied un important arsenal de missiles et de drones, les stocks américains ont été largement asséchés par la guerre en Ukraine. Or les capacités de production des intercepteurs THAAD ou Patriot sont relativement limitées. L’entreprise Lockheed Martin ne produit que 96 missiles THAAD chaque année ! »

Depuis la reprise du conflit, le 7 juillet, les frappes iraniennes ont eu un impact dévastateur sur les bases américaines de la région, notamment en Irak et en Jordanie, sans que les Américains ne soient capables de les en empêcher. Les Iraniens ont aussi lourdement frappé les installations militaires des Kurdes d’Irak. Trump a en effet plusieurs fois agité l’hypothèse de les utiliser comme troupes de choc dans une invasion terrestre de l’Iran. Et un hypothétique débarquement américain sur les côtes iraniennes ou sur une des îles du Golfe persique serait aussi risqué qu’en mars et avril : une telle option nécessiterait la mobilisation de dizaines de milliers d’hommes (au minimum) et coûterait de nombreuses vies américaines, le tout pour un résultat très hasardeux.

A terme, cette nouvelle phase de la guerre ne peut s’achever, comme la précédente, que par une défaite américaine, sous une forme ou une autre.

Un nouvel équilibre des forces régionales

Quelle qu’en soit l’issue précise, ce conflit marque une accélération dans le déclin de l’impérialisme américain et dans le rééquilibrage des forces en présence au Moyen-Orient.

Les funérailles de l’ayatollah Khamenei ont été l’occasion pour Téhéran de mettre en scène son autorité regagnée sur une partie des masses iraniennes. Des millions de personnes se sont pressées dans les rues en Iran et en Irak pour rendre hommage au dirigeant tué par les frappes américaines. Ce fut aussi une démonstration du nouveau rôle de première puissance régionale de l’Iran, alors que des délégations de plusieurs dizaines de pays se sont succédées à Téhéran pour s’incliner devant le cercueil de Khamenei.

Un des objectifs de la guerre déclenchée en février était de couper Téhéran de ses alliés dans la région et d’affaiblir ces derniers. C’est le contraire qui s’est produit. Au Liban, le Hezbollah, allié de l'Iran, a même été considérablement renforcé par la guerre. Alors que le gouvernement libanais a capitulé face aux exigences israélo-américaines, le Hezbollah a porté des coups meurtriers à une armée israélienne épuisée par plus de trois années de guerre incessante. Il incarne aux yeux de nombre de Libanais la seule véritable force organisée de résistance à l’agression sioniste. La poursuite de l'occupation israélienne du Sud-Liban ne peut que renforcer encore davantage son influence.

Les dirigeants iraniens ont aussi saisi l’opportunité des funérailles de Khamenei pour rompre le blocus aérien imposé par l’Arabie Saoudite contre leurs alliés houthis, qui contrôlent le Yémen du Nord. Un avion iranien a fait l’aller-retour pour transporter la délégation houthie malgré le bombardement de l’aéroport de Sanaa par les Saoudiens. Les Houthis ont répliqué en frappant une base aérienne et un aéroport saoudiens. Il est difficile à l’heure où nous écrivons de savoir si le conflit entre les Houthis et l’Arabie Saoudite, relativement gelé depuis 2023 et la signature d’un fragile cessez-le-feu, va se réchauffer.

L’économie mondiale au bord du précipice

La reprise de la guerre s’est accompagnée d’un nouveau blocage du détroit d’Ormuz par les Iraniens et de la remise en vigueur du blocus des ports iraniens par la marine américaine. Le 13 juillet, Donald Trump a même annoncé que les Etats-Unis étaient désormais les « GARDIENS DU DÉTROIT D’ORMUZ » (les majuscules sont de Trump) et que tous les bateaux qui l’emprunteraient devraient payer une taxe équivalente à 20 % de la valeur de leurs cargaisons, ceci « afin de couvrir les coûts nécessaires pour assurer la sécurité de cette région très instable du monde ». On peut se demander pourquoi cette région est « très instable » et si les Etats-Unis n’auraient pas quelque chose à voir là-dedans… Cette nouvelle provocation de Trump a semé le chaos sur les marchés. Le prix du pétrole s’est envolé, passant en quelques heures d’environ 75 $ le baril de Brent à plus de 85 $. Trump a finalement renoncé à son projet qui menaçait de provoquer une catastrophe économique.

Avec ou sans taxe trumpienne, l’économie mondiale n’a pas attendu la guerre contre l'Iran pour se rapprocher du précipice. Les marchés mondiaux sont grevés depuis des mois, voire des années, par plusieurs bulles spéculatives qui menacent d’éclater à n’importe quel moment. Depuis sa brusque poussée en 2022-2023, l’inflation est restée bien présente et n’attend qu’une occasion de refaire surface. En juin, c’est-à-dire avant la reprise récente du conflit, elle restait de 3,5 % pour les prix à la consommation aux Etats-Unis. Dans ce contexte, la guerre au Moyen-Orient fait grossir chaque jour un peu plus le risque d’un effondrement économique catastrophique.

Le déclin de l’impérialisme américain

La violation par les Etats-Unis d’un traité qu’ils venaient à peine de signer a sapé encore un peu plus leur crédibilité diplomatique. Un nombre croissant de pays – notamment dans le Golfe persique mais aussi en Asie du Sud – voient aujourd’hui Washington comme une menace contre leur propre stabilité économique et politique. Cela renforce l’attrait que peut exercer la Chine, qui se pose en championne de l’« ordre international ». Enfin, une défaite face à l’Iran sera une nouvelle humiliation pour les Etats-Unis, après leur défaite en Irak et en Afghanistan, et leur échec en Ukraine.

Quant aux dirigeants européens, ils sont incapables de s’opposer sérieusement aux manœuvres américaines. Le 17 juillet, les dirigeants français et allemands ont ainsi publié un communiqué commun qui « saluait la signature du mémorandum d’entente entre les Etats-Unis et l’Iran », cela alors que le Mémorandum en question était dénoncé par Trump comme par les Iraniens ! Ce communiqué appelait aussi « l’Iran à s’abstenir de compromettre les prochaines négociations au moyen d’escalades ou d’activités militaires. » Cela revenait à demander à l’Iran de ne pas riposter et de ne pas se défendre face aux provocations et aux attaques américaines. Ce communiqué franco-allemand était en fait une déclaration d’impuissance : incapables de jouer un rôle actif dans le conflit, Merz et Macron apportent leur soutien tacite à Trump, en espérant que celui-ci se montrera reconnaissant. C’est mal connaître l’homme de la Maison blanche, qui n’éprouve (à raison) que du mépris pour ces courtisans tentant de se faire passer pour des dirigeants de stature mondiale.

L'impérialisme américain en déclin est comme un homme qui se noie : incapable de raisonner, il panique et gesticule en tous sens, accélérant sa noyade et entraînant d’autres personnes avec lui.



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